«On a refusé d'inviter Swiatek»: le plus grand tournoi de Suisse a 10 ans
Le Montreux Nestlé Open est le seul tournoi de tennis féminin en Suisse dans la catégorie reine, au niveau mondial. C'est en 2024 qu'il a franchi le pas, devenant un événement estampillé WTA 125. Avant lui, il y avait le Ladies Open de Lausanne (WTA 250), qui s'est arrêté en 2023.
Cette année, le tournoi montreusien (6 au 13 septembre) va fêter sa dixième édition. En 2017, il naissait dans la catégorie ITF 25 000$, avant de progresser en ITF 60 000$ en 2018. Avant, donc, de rejoindre le circuit principal il y a deux ans. Parmi les faits marquants, il y a évidemment le sacre d'Iga Swiatek en 2018. Deux ans plus tard, la Polonaise remportait son premier Roland-Garros.
Benjamin Dracos, le co-directeur et co-fondateur du Montreux Nestlé Open (avec son compère Yannick Fattebert), revient sur cette décennie et nous explique pourquoi son événement est une exception dans notre pays.
En dix ans, vous avez senti une évolution dans le jeu chez les joueuses pros?
BENJAMIN DRACOS: Non, ça ne m'a pas sauté aux yeux. Par contre, on remarque que les tenniswomen deviennent de plus en plus athlétiques. Pour ce qui est du jeu, c'est à chaque fois que le tournoi a grimpé de catégorie qu'on a vu un changement net de niveau, avec un noyau de joueuses très fortes qui s'agrandissait.
Et en termes de comportement? Les années Covid et l'essor des réseaux sociaux, où certaines joueuses sont des mannequins et influenceuses, peuvent avoir un impact.
Franchement, on n'a jamais eu de scandales, ou de demandes dingues de la part des joueuses. On a l'impression qu'elles se sentent toutes bien ici. Il faut dire qu'en Suisse, on a une chance incroyable avec les tournois, que ce soit à Genève, Gstaad ou Montreux. Ce sont tous de superbes endroits. En plus, il y a très peu de trajets entre les hôtels et les courts, contrairement à d'autres tournois.
Vous êtes actuellement le seul tournoi WTA en Suisse. C'est si dur d'organiser un événement de cette catégorie?
Franchement, ce n'est pas évident! Surtout quand on ne peut pas faire venir des têtes d'affiche hyper connues. En Suisse, on souffre d'un biais, à cause d'un public qui a été mal habitué, entre guillemets. Tout le monde ici a pu voir les Federer, Wawrinka, Bencic ou Bacsinszky. Dès qu'on sort de cette catégorie à part, le grand public a toujours l'impression que le niveau n'est pas terrible, alors qu'il est exceptionnel! Donc oui, c'est dur... (Il soupire et rit)
Forcément, il y a aussi les coûts.
Je me rappelle, au tout début, que la WTA nous avait dit que 300 ou 400 000 dollars suffisaient pour organiser un tournoi WTA 125. Actuellement, nous devons dépenser quatre à cinq fois ce montant... Comme le club de Montreux n'a aucune infrastructure de base pour un tel événement, comme les tribunes par exemple, on doit tout amener de l'extérieur et monter. Pourtant, même en sachant cela, on a choisi cet endroit dès le début.
Pourquoi?
C'est un lieu exceptionnel (le club de Montreux, à Territet, est niché entre les montagnes et le lac Léman, sur les quais)! Beaucoup de joueuses nous disent que c'est le plus bel endroit où elles ont joué.
Offrir une expérience au public. Et ce cadre en fait partie. Notre marque de fabrique, ça a toujours été d'offrir quelque chose de plus que la catégorie dans laquelle on évoluait.
Vous avez un exemple pour cette édition 2026?
Avec notre sponsor principal, on a créé à la dernière minute un restaurant gastronomique éphémère, le Nestlé Sunset Table, construit dans le prolongement de la tribune. Il y aura 60 couverts, et le restaurant est ouvert au public. C'est le chef étoilé basé à Genève, Danny Khezzar, et sa brigade qui cuisineront. En plus de la salle de 150m2, on doit construire une cuisine en dessous. C'est vraiment un chantier de dernière minute, et un joli challenge!
Et là, par exemple, un restaurant éphémère étoilé dans un tournoi de tennis, je crois que c'est une première.
On entend souvent que le tennis est en perte de vitesse parmi le public. Vous observez ce phénomène?
Non, je ne le ressens pas. J'ai l'impression que les champions font encore plus rêver qu'avant. Alors c'est vrai, il y a certainement de plus en plus de gens qui pratiquent des sports de raquette alternatifs comme le padel ou le pickleball, ce que je trouve en soi très bien car ils ne sont pas concurrents du tennis. Mais honnêtement, regarder un match de padel ou de pickleball, ce n'est pas la même expérience que le tennis. Ça fait moins rêver.
L'une des spécificités du tournoi de Montreux, c'est la gratuité pour les spectateurs. Ce sera encore le cas cette année?
C'est notre force, donc on se bat pour que ça reste gratuit. Alors oui, ce sera le cas encore cette année, jusqu'à la finale y compris. En revanche, l'année passée, on était plein dès les demi-finales, avec des gens qui ne pouvaient plus entrer. C'était la première fois que ça arrivait. Donc cette année, on donne l'opportunité à ceux qui le souhaitent de payer pour réserver leur siège. Mais ce n'est pas une obligation.
Cette année, qui sera la joueuse la mieux classée?
L'Espagnole Oksana Selekhmeteva, qui est 100e mondiale. Chaque année, notre tête d'affiche se trouve aux environs de la 100e place mondiale. On a aussi le plaisir de compter des joueuses qui ont été très bien classées ou ont gagné des titres WTA, comme la Française Fiona Ferro (ex-39e mondiale, deux titres) et sa compatriote Clara Burel (ex-42e mondiale).
En dix éditions, vous avez vu du beau monde à Montreux. Dont Iga Swiatek en 2018, qui a ensuite gagné six titres du Grand Chelem et a été numéro 1 mondiale.
Oui, et c'est elle qui m'a le plus bluffé sur le moment, alors qu'elle n'avait que 17 ans. On a eu beaucoup de chance que des joueuses passées par Montreux éclatent juste après. Je pense aussi à Beatriz Haddad Maia ou Maja Chwalinska, qui gagne l'an passé chez nous et fait finale à Roland-Garros cette année. Ça participe forcément à notre vitrine. Pour revenir à Iga Swiatek, j'ai une sacrée anecdote sur elle...
On vous écoute!
On lui avait refusé une invitation pour ce fameux tournoi 2018! A ce moment, j'enseignais encore le tennis dans la région et j'avais une dame polonaise comme élève. Déjà quelques mois avant le tournoi, elle insistait: «Je connais une jeune joueuse dans mon club à Varsovie, c'est une pépite! Tu ne veux pas lui offrir une invitation pour venir jouer le tournoi de Montreux?»
En plus, des gens qui vous disent qu'ils connaissent une joueuse prometteuse, il y en a sans arrêt. Mais j'ai gardé un œil sur Iga. Je vois qu'elle gagne un petit tournoi, puis un autre, puis Wimbledon juniors en juillet. Et là je me dis: «Ah oui, elle joue quand même vraiment bien!» Mais on est resté sur notre première idée. Et heureusement, Iga a finalement pu entrer dans notre tableau sans invitation, grâce à ses bons résultats juste avant!
On connaît la suite!
On la voit jouer son premier tour, et on se dit: «C'est un avion de chasse!» Derrière, elle a écrasé tout le monde et gagné le tournoi. Elle est revenue en 2020, parce qu'elle avait de bons souvenirs.
Cette édition 2020, en plein Covid, était d'ailleurs très particulière.
On a décidé de maintenir le tournoi (sous forme d'événement de gala, sur invitations), alors que tout était à l'arrêt dans le tennis. C'était un coup de poker qui a changé beaucoup de choses, je pense. Je me revois lancer des coups de fil en urgence aux partenaires, pour essayer de les convaincre. Tout ça moins de deux mois avant le tournoi, qu'on avait déplacé en juillet.
Iga Swiatek voulait tellement rejouer ici, qu'elle prévoyait de venir en voiture si son avion était annulé une troisième fois de suite. Finalement, elle a pu venir par les airs, a de nouveau gagné le tournoi et remporté son premier Roland-Garros trois mois plus tard. Les deux tournois qu'elle gagne en 2020, c'est Montreux et Roland-Garros! (Rires)
Dans dix ans, il sera comment, votre tournoi?
Notre but, c'est que Montreux devienne un événement incontournable dans le sport romand. On veut continuer à grandir, et ce peu importe la catégorie. Ce n'est pas un objectif en soi de devenir un WTA 250. On peut par exemple attirer des têtes d'affiches en augmentant de nous-mêmes le prize money ou en développant encore cette expérience hors courts.
Depuis, on est devenus des pros de l'événementiel. Et quand je pense que les 4-5 premières éditions, on avait des tribunes constituées de palettes en bois... Le staff en avait d'ailleurs marre de les transporter, tellement c'était lourd. (Rires) Désormais, on a l'image d'un grand tournoi, et c'est franchement cool!
