Pourquoi les Suisses adorent courir
Quiconque souhaite décrocher un dossard pour une grande course en Suisse s’en rend rapidement compte: la demande est forte. Et les statistiques montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une impression subjective.
Les chiffres de Swiss Running sont sans équivoque: l’an dernier, quelque 600 000 passages sur la ligne d’arrivée ont été comptabilisés lors de 550 événements de course à pied, un record. Les plus grandes manifestations ont elles aussi continué de progresser. Les 20 courses réunissant le plus de participants dans le pays – parmi lesquelles la Course de l'Escalade à Genève et les 20KM de Lausanne – ont enregistré 317 785 finishers. Soit 8,6% de plus qu’en 2024.
La Course de l’Escalade, en décembre 2025, symbolise à elle seule l’engouement pour la course à pied en Suisse. Au total, 59 572 inscriptions ont été enregistrées, soit à peu près autant que la ville de Bienne compte d’habitants. Finalement, 50 364 coureuses et coureurs ont franchi la ligne d’arrivée. Jamais une course en Suisse n’avait vu autant de personnes terminer l’épreuve.
Il n’existe pas de réponse simple à la question de savoir pourquoi les Suissesses et les Suisses se pressent actuellement en masse sur les lignes de départ. Andreas Grüter, directeur de l’association Swiss Runners et Digital Content Manager de la plateforme Swiss Running, voit dans la pandémie de Covid-19 un possible élément déclencheur.
A une époque où beaucoup de personnes travaillaient à domicile et où la pratique du sport en club ou l’entraînement en salle de fitness n’étaient possibles que de manière limitée, «on a redécouvert la course à pied comme un sport facile d’accès, que l’on peut pratiquer à tout moment», explique-t-il.
Après l’effondrement enregistré pendant la pandémie, le nombre de participants s’est rapidement redressé. En 2021, de nombreuses courses n’atteignaient encore qu’environ la moitié, voire seulement un tiers, de leur fréquentation d’avant le Covid. Mais une nette reprise s’est amorcée dès 2022 et 2023, avant que 2024 et 2025 ne deviennent finalement des années records.
Selon Grüter, la sensibilisation accrue aux questions de santé pourrait constituer une autre explication, notamment auprès de la jeune génération. Sur le SwissCityMarathon – Lucerne, qu’il contribue à organiser, il observe une évolution marquée:
En 2022, cette tranche d’âge ne représentait encore que 15% des participants. Depuis, sa proportion a doublé, selon Andreas Grüter.
Courir est devenu cool
Il voit un autre moteur de cet essor dans les réseaux sociaux. Sur des plateformes comme Strava ou Instagram, les coureuses et coureurs partagent leurs entraînements, leurs compétitions et leurs records personnels. «En ce moment, c’est cool de faire du jogging», affirme-t-il.
Le sport gagne ainsi en visibilité et touche notamment davantage de jeunes.
Parallèlement, des «Running Clubs» voient le jour dans de nombreuses régions de Suisse. Les coureuses et coureurs s’y retrouvent régulièrement pour s’entraîner ensemble. Les objectifs sportifs ne sont pas les seuls à compter: l’expérience collective et les échanges sociaux occupent également une place importante. «On n’a peut-être pas forcément envie d’être membre d’un club, mais plutôt de faire son truc sans engagement, quand on en a envie», analyse Grüter.
Ce constat concorde également avec les conclusions de la récente étude «Sport Suisse» de l’Office fédéral du sport. Selon celle-ci, 19% de la population âgée de 15 ans ou plus est membre actif d’un club sportif. Il y a six ans, cette proportion atteignait encore 22%.
En revanche, les expériences collectives vécues lors des grandes courses ont gagné en importance. Selon Andreas Grüter, pour beaucoup de jeunes participants notamment, l’objectif premier n’est pas de réaliser un chrono précis, mais de vivre l’expérience d’avoir terminé une course avec succès. «Tu y étais, tu as fait partie de quelque chose de grand», résume-t-il pour décrire l’attrait de ces événements.
La demande dépasse l’offre
Cette demande croissante pousse toutefois également les organisateurs dans leurs retranchements. Aujourd’hui, de nombreuses courses pourraient vendre nettement plus de dossards qu’elles n’en proposent. Mais la sécurité, la logistique et la qualité de l’expérience imposent des limites naturelles.
«La demande est encore plus importante qu’elle n’en a l’air lorsqu’on regarde le nombre d’inscriptions», explique Grüter. Au SwissCityMarathon – Lucerne, par exemple, les 14 000 dossards disponibles ont été attribués et 6000 personnes supplémentaires figurent sur liste d’attente.
Les 10 plus grandes courses de Suisse
Pour les organisateurs, cela signifie qu’ils doivent faire preuve de davantage de créativité. Certains événements recourent à des listes d’attente, d’autres envisagent des vagues de départ supplémentaires, des formats de manifestation plus longs ou des plateformes numériques d’échange de dossards, afin que moins de places restent inutilisées. Dans le même temps, les exigences des participants augmentent. Aujourd’hui, une course ne doit plus être seulement une compétition sportive, mais une véritable expérience, avec de la musique le long du parcours, une zone d’arrivée attrayante et des animations.
Reste à savoir si ce boom s’inscrira dans la durée. Andreas Grüter estime toutefois que les conditions sont réunies. De nombreuses courses en Suisse se sont non seulement professionnalisées, mais continuent aussi de reposer sur beaucoup de passion et de bénévolat. L’essentiel, selon lui, est qu’elles restent proches de leur public cible et ne perdent pas leur identité.
Les perspectives sont en tout cas prometteuses: une personne qui prend aujourd’hui le départ d’une course à 20 ou 30 ans pourrait rester fidèle à ce sport pendant encore longtemps. «C’est une perspective cool pour l’avenir», se réjouit Grüter.
A condition que ce nouvel engouement pour la course à pied ne conduise pas aux excès. Car cela fait aussi partie de la course à pied: chaque corps est différent, rappelle le Lucernois. Il faut savoir s'écouter, et déterminer ce qui nous fait du bien.
Adaptation en français: Yoann Graber
