Ceux qui suivent assidûment le championnat italien ou qui, par ennui, se sont intéressés à tout ce qui se passait autour plutôt que sur le terrain d'Empoli-Monza samedi (0-0, 3 tirs cadrés), auront remarqué que quelque chose avait changé dans le paysage de la Serie A: les ramasseurs de balles ont disparu.
Il y a toujours des jeunes en chasuble autour du terrain, mais leur mission a totalement changé. Elle ne consiste plus qu'à poser le ballon sur des petits cônes en plastique, situés à intervalles réguliers tout autour du périmètre de jeu, de sorte à ce que les footballeurs puissent récupérer le cuir quand ils en ont besoin. Et les règles sont strictes: six ballons sont placés du côté des bancs de touche et cinq autres en face, à une distance minimale de 2,5 mètres de la ligne de touche.
SkySport explique que ce nouveau dispositif, importé de la Premier League anglaise, «vise notamment à éviter que les ramasseurs de balles locaux ne ralentissent le jeu au détriment de l'équipe visiteuse, en particulier dans les dernières minutes, où chaque seconde peut s'avérer décisive».
C'est une remarque tout à fait pertinente. Il est vrai que, selon le score, les ramasseurs ont tendance à prendre un peu plus de temps pour rendre le ballon aux visiteurs qu'aux joueurs à domicile, parce que c'est ce qui leur est demandé. On le sait pour l'avoir vécu, à la fin des années nonante, dans un match de 1re division française entre le Stade Rennais et Auxerre (il y a prescription). Consigne nous avait été donnée de ne pas nous précipiter pour rendre le cuir dans le cas où Rennes menait au score. A l'inverse, il ne fallait pas traîner si les Auxerrois avaient la mauvaise idée d'être devant au tableau d'affichage.
Mais le petit avantage que le Stade Rennais avait eu ce soir-là, les Bourguignons l'avaient obtenu au match retour. 1-1 balle au centre. Et il en va ainsi de tous les matchs du championnat de France, d'Angleterre ou encore d'Italie, puisque chaque équipe reçoit une fois et se déplace une autre fois chez tous ses adversaires. Ainsi, il n'y a dès lors plus de bénéfice ou, comme disent les entraîneurs polis après avoir été floués par un fait de jeu, les décisions s'équilibrent au fil de la saison.
Un autre argument plaide en faveur de la présence des «raccattapalle» (le terme italien): leur participation aux matchs est de nature à susciter des vocations. Poser un ballon sur un cône, tout le monde peut le faire et ça ne fait rêver personne. Mais donner le cuir dans les mains d'un joueur professionnel, entendre sa respiration, observer son regard, permet de voir le football autrement, d'en comprendre certains rouages. C'est un privilège inouï quand on est un passionné de ce jeu. Un moment que l'on n'oublie jamais, surtout quand, comme Callum Hynes (15 ans), on est au départ d'une action décisive.
C'est arrivé en 2019 lors d'une partie de Ligue des Champions entre Tottenham et l'Olympiakos. Ce soir-là, en servant rapidement Serge Aurier, le jeune «ball boy» avait permis aux Spurs de prendre la défense grecque à revers et d'enclencher une fabuleuse remontada (mené 2-0, Tottenham s'est imposé 4-2).
José Mourinho avait félicité ce «12e homme» en direct en le checkant au bord de la pelouse. Il l'avait ensuite remercié publiquement en conférence de presse. «C'est un très bon ramasseur de balles. Il comprend le jeu, il sait lire les actions. Il n'est pas là juste pour regarder les tribunes ou les projecteurs. Il vit la partie.» Le garçon avait même été invité à manger avec les joueurs.
Notons que José Mourinho, l'un des plus grands entraîneurs de football du 21e siècle, a appris à voir le jeu depuis le bord du terrain en étant lui aussi ramasseur de balles. Le «Special One» a gardé pour la corporation une certaine sympathie dont il défend la présence par l'action. L'année dernière, voyant son équipe en difficulté, l'ex-coach de la Roma a d'ailleurs demandé à un ramasseur de transmettre un papier (sur lequel Mourinho avait inscrit ses consignes) à son gardien Rui Patricio.
Parfois décisifs, souvent investis d'une mission que peu d'observateurs comprennent, toujours passionnés, les «ball boys» ont encore une autre qualité à laquelle il faut ici rendre hommage: parmi tous les acteurs qui gravitent autour du terrain les soirs de match, ils sont les seuls à ne pas être payés. Ce sont des bénévoles qui donnent de leur temps par simple amour pour le football et ses héros.
Or à une époque où le bénévolat est menacé, il serait judicieux de mettre en valeur ces volontaires, à tout le moins de les encourager. Parce que si les ramasseurs de balles d'aujourd'hui ne deviendront pas tous les José Mourinho de demain, il y en a qui seront peut-être les entraîneurs de vos enfants et ce sera une chance, dans un monde où les humains sont menacés par des cônes en plastique.