Comment la Suisse peut sauver la Fifa
Gianni Infantino. Son nom provoque l’indignation dans le monde du football et au-delà. Après l’échec de sa tentative de vendre certaines parties du football à des investisseurs privés, une grande question se pose: combien de temps pourra-t-il encore se maintenir à la présidence de la Fifa?
Il serait toutefois prématuré d’enterrer Infantino. Après tout, le Suisse de 56 ans, originaire de Brigue, maîtrise à la perfection l’art de nouer des alliances. Si le monde est (presque) unanime dans sa colère contre Infantino, cette unité résistera-t-elle lorsqu’il s’agira de désigner un successeur?
Mais la question clé pour l’avenir du football est peut-être tout autre. A savoir: a-t-on encore vraiment besoin d’un président de la Fifa? A première vue, l’idée paraît absurde. Pourtant, elle serait envisageable. La Fifa pourrait s’inspirer de la Suisse et de son modèle gouvernemental. Ici, le président de la Confédération ne peut rester en fonction qu’un an, avant de céder sa place à l’un ou l’une de ses collègues. Et le président de la Confédération est un «primus inter pares», qui ne dispose d’aucun pouvoir particulier sur les autres membres du gouvernement (le Conseil fédéral) .
Les 211 pays membres de la Fifa sont répartis entre six confédérations. L’Europe (55 membres), l’Afrique (54), l’Asie (46), l’Amérique du Nord (35), l’Océanie (11) et l’Amérique du Sud (10). Alors, pourquoi ne pas imaginer qu’à l’avenir, les présidents des six confédérations se relaient tous les deux ans à la tête de la Fifa?
En septembre 2017, il y a donc près de dix ans, le président de l’UEFA, Alexander Ceferin, évoquait déjà cette idée dans une interview accordée à la Süddeutsche Zeitung. Interrogé sur les évolutions possibles, il déclarait:
Ceferin est toujours président de l’UEFA. Et il est le principal adversaire d’Infantino. Sous sa direction, les Européens se sont mobilisés ces derniers jours et ont menacé la Fifa de boycotter la Coupe du monde.
L’idée d’appliquer à la Fifa un modèle inspiré du Conseil fédéral reçoit désormais un soutien de poids. Mark Pieth (73 ans), expert en corruption et professeur de droit pénal – qui avait lui-même œuvré comme réformateur auprès de la Fifa entre 2011 et 2013 –, déclare:
Un nouveau modèle possible juridiquement
Selon Pieth, les événements de ces derniers jours constituent une excellente justification.
Pourquoi en est-il ainsi? «Parce que le président de la Fifa doit être réélu tous les quatre ans (réd: chacun des 211 pays membres dispose d’une voix et la majorité absolue suffit), toute personne qui se présente doit immédiatement consolider sa base de pouvoir», explique Pieth. Et comment s’y prend-elle? En promettant encore davantage d’argent aux membres. Autrement dit, très concrètement: en tirant encore plus d’argent du football.
Pieth poursuit:
Une Fifa organisée sur le modèle du Conseil fédéral suisse pourrait permettre de contrer ce phénomène.
Reste une question: serait-il seulement possible, d’un point de vue juridique, de supprimer la fonction classique de président de la Fifa? Oui. La Fifa est organisée sous la forme d’une association de droit suisse. Cela signifie qu’un nouveau modèle nécessiterait simplement une modification de ses statuts. Dès lors que les trois quarts du Congrès de la Fifa, l’assemblée annuelle des 211 nations du football, se prononceraient en sa faveur, la voie juridique serait ouverte pour instaurer ce nouveau modèle.
Un modèle difficile à faire accepter
Mark Pieth voit une autre solution que le modèle du Conseil fédéral suisse: organiser la Fifa comme une entreprise. Il s’agirait donc de séparer la politique des finances. Dans ce cas, le président s’occuperait «uniquement» de politique. Tout ce qui concerne les finances serait en revanche confié à un directeur général.
Revenons au modèle suisse. Son intérêt pourrait résider dans le fait que chacune des six confédérations y gagnerait en pouvoir. Celui qui sait qu’il devra de toute façon transmettre la présidence au bout de deux ans sera peu tenté de faire passer des intérêts particuliers avant ceux de l’ensemble du football.
Pieth y voit néanmoins un problème:
Dernière question à l’expert en corruption: comment a-t-il vécu ces derniers jours et les turbulences autour du président de la Fifa, Gianni Infantino? «C’était une comédie profondément affligeante. Tout s’est précipité. Il y a tout de même eu un élément positif: l’UEFA, qui ne s’était pas vraiment distinguée par son grand courage par le passé, s’est soudain réveillée.»
Adaptation en français: Yoann Graber
