Ce village gaulois résiste à la crise du hockey bernois
Un printemps de play-offs sans Berne, Bienne, Langnau ou Langenthal: dans le canton de Berne, c'est à peu près aussi inimaginable qu'une fête de lutte sans sciure.
Et pourtant, c’est exactement ce qu’il se passe cette année. Les play-offs ont débuté, et dans le canton de Berne, tout reste calme sur la glace. Pas de frénésie avant la première mise en jeu, pas d’angoisse collective, pas d’espoirs ni de jurons. Rien.
C’est historique. Depuis 1989, date d’introduction des séries éliminatoires à huit équipes, il y a toujours eu au moins un représentant bernois en play-offs parmi les deux premières divisions du hockey suisse, même quand les résultats étaient moroses.
La preuve en 2014, lorsque Berne et Bienne avaient raté leur saison dans l'élite. A l'époque, l’ambiance s’était déplacée à l’échelon inférieur: les SCL Tigers avaient livré une finale haletante contre Viège en sept matchs. Le hockey s’était prolongé jusqu’en avril.
Aujourd’hui: plus rien. Berne et Bienne ont échoué lors des play-ins. Langnau ne les a même pas atteints. Et Langenthal, autrefois fier représentant bernois au printemps, a depuis longtemps quitté volontairement le hockey professionnel pour rejoindre la MyHockey League. Là-bas, l’aventure s’est déjà arrêtée. Il ne reste donc plus qu’un dernier refuge pour les amateurs de hockey dans le canton: Huttwil.
La dernière patinoire encore ouverte
Huttwil est une toute petite ville de notre hockey. Pas de glamour, des moyens limités… et pourtant, contre toute attente, c’est le dernier endroit du canton où l’on joue encore. Et même pour le titre, en MyHockey League. Le Hockey Huttwil entamera la finale à Seewen dimanche à 17h, avant de recevoir mardi prochain.
Les dirigeants de Huttwil auraient pu transformer cette exclusivité inespérée en une action de solidarité: une entrée à moitié prix pour les détenteurs d’un abonnement à Berne, Bienne ou Langnau. Un geste attentionné pour ceux privés de hockey. Certains fans du CP Berne seraient peut-être déconcertés par l’intensité, la passion et la dureté qui règnent au niveau amateur, eux qui n’ont plus vu ce genre de hockey depuis des mois.
Non, nous ne nous attarderons pas davantage sur les péchés, les manquements, les négligences, les mauvaises décisions, les erreurs et autres insuffisances commises à Langnau, Bienne ou Berne. En revanche, il vaut la peine d’examiner de plus près pourquoi, dans la région, les matchs se jouent encore à Huttwil.
Un club de niche
Cette ville de 5000 habitants est située dans le sud sauvage de la Haute-Argovie, presque exactement au centre du pays. Trop proche des centres riches en tradition que sont Berne (45 km), Bienne (56 km), Langnau (30 km) et Langenthal (15 km), elle ne peut constituer une base de supporters solide. Depuis des générations, les amateurs de hockey du coin se rendent principalement à Langnau et à Berne, parfois à Bienne ou à Langenthal.
Huttwil a toujours été, est et restera une ville de second plan, un club de niche, un passe-temps pour les véritables passionnés. Ce n’est que lorsque les play-offs battent leur plein que plus de 500 supporters se déplacent.
Une bagarre légendaire
Même sur le plan des infrastructures, Huttwil ne fait pas dans le luxe. Depuis l’ouverture de sa patinoire en août 1997, l’entretien de la glace est un combat permanent. Qui plus est, le centre sportif est difficile à maintenir. Et pourtant, c’est ici que s’est écrit un moment mémorable: le 12 février 1998, la Suisse, entraînée par Ralph Krueger, a battu le Canada 3-2, donnant lieu à la plus grande bagarre générale de l’histoire de la Nati.
La fusion de trois clubs locaux de troisième division avait permis à Huttwil de remporter le titre de champion de la plus haute ligue amateur en 2011. Mais comme la ligue a refusé la promotion dans ce qui était encore la LNB, le club a été dissous et la patinoire a fermé ses portes. Ce n’est que depuis 2018 que le hockey est de retour, suite au déménagement de la première équipe de l’EHC Brandis de Hasle-Rüegsau à Huttwil, pour devenir le Hockey Huttwil. La préparation de la glace n’est possible que grâce à une subvention communale à six chiffres. L’installation est gérée par la légende des gardiens de but et ancien de Gottéron, Dino Stecher.
Quand il y a tant d’obstacles à surmonter, seuls ceux aussi débrouillards qu’Astérix dans son village gaulois, niché au cœur de l’imposant Empire romain, peuvent s’en sortir.
Un limogeage payant
Le 24 janvier 2020, le président et propriétaire du club, Heinz Krähenbühl, a limogé son entraîneur Andreas Beutler, ancienne légende du CP Berne, et promu Daniel Bieri de son poste d’assistant à celui de coach principal. Le nouveau technicien a assuré le maintien du club et a conduit l’équipe pour la cinquième fois consécutive au moins jusqu’en demi-finale, et pour la deuxième fois depuis 2022 jusqu’en finale.
Aujourd’hui, le Hockey Huttwil illustre comment bien gérer un club malgré des conditions difficiles. Sa structure est d’une efficacité remarquable. Daniel Bieri, passé par Langnau, Sierre, Olten et Lausanne, occupe par ailleurs un poste de cadre dans l’entreprise de son président. Max Dreier exerce ses fonctions de directeur sportif avec une belle expertise régionale, une passion sans faille et une gestion rigoureuse des dépenses.
Un exemple pour Berne
C’est avec humilité, compétence et passion que les locaux ont obtenu une place parmi les 30 meilleurs clubs du pays. C’est précisément pour cette raison qu’un séjour ici ne ferait pas de mal aux dirigeants du CP Berne, d’autant plus que les magnifiques paysages et l’excellente gastronomie pourraient les aider à se remettre de cette saison difficile.
Alors qu’à Langnau, à Bienne et surtout à Berne, on se livre à des analyses, le Hockey Huttwil continue tout simplement à jouer: pour un titre, un peu d’attention à l’ombre des grands, et de la reconnaissance. Celle d’un petit village gaulois devenu le dernier refuge des fans de hockey bernois, dans un canton de grandes arènes, de gros budgets et de grandes ambitions.
PS: malgré les soucis et les déceptions à Berne, Bienne et Langnau, certaines choses vont tout de même mieux qu’autrefois. L’absence de matchs dans le canton de Berne pendant les séries éliminatoires signifie certes qu’il n’y a ni gloire ni honneur, mais aussi qu’il n’y a pas de drames liés aux barrages pour la relégation. Cela n'a pas toujours été le cas.
