Voici ce que les Italiens pensent vraiment des JO
Les Jeux d’hiver de Milan et Cortina sont éparpillés sur les collines et les vallées du nord de l’Italie. Pensé comme un concept durable, le dispositif change la donne: il n’y a pas un seul lieu olympique, mais une multitude de petits sites, avec des ambiances très différentes. Reportage.
A Cortina, les Jeux sont là
Une plaque sur la place du village nous apprend qu’Ernest Hemingway aimait déjà «la reine des Dolomites» et qu’il a vécu à Cortina «certains des moments les plus heureux de sa vie».
Ces jours-ci, on en vénère une autre reine: Federica Brignone, devenue double championne olympique sur l’Olimpia delle Tofane. Lundi matin, nous tombons par hasard sur la Valdôtaine dans le village. Il est difficile de la manquer, puisque l’Italienne ne peut pas faire cinq mètres sans être arrêtée pour un selfie. Un groupe de jeunes hommes applaudit spontanément: «Grande, Fede!»
Cortina, station chic de 5 000 habitants, est devenue un véritable bouillon de cultures. L’esprit olympique souffle dans ses ruelles. Piste de ski, piste de bobsleigh et centre de curling sont tout proches.
Anastasia, une Italienne de bientôt 40 ans, est bien moins enthousiasmée par les Jeux. Elle tient un kiosque dans la zone piétonne, juste à côté de l’église où brûle aussi la flamme olympique. Elle raconte:
Le problème de circulation saute aux yeux. Des colonnes de voitures se forment pratiquement à toute heure. Anastasia estime que les organisateurs se sont réveillés trop tard:
Les fans allemands, eux, se sentent à l’aise. Christoph (49 ans), venu des environs de Nuremberg, a fait le déplacement avec ses collègues. Le groupe se concentre sur le curling, mais s’est aussi rendu aux compétitions de biathlon à Anterselva et de ski à Bormio. Même s'il regrette l’absence d’une place des médailles au centre de la station, il l'affirme:
Moins d'ambiance à Bormio qu'à Pékin
Marco Odermatt l'a senti dès son arrivée à Bormio: l’atmosphère olympique n'a pas vraiment pris. Le Nidwaldien de 28 ans a rapidement lancé:
Cela tient beaucoup au concept décentralisé de ces Jeux. A Bormio, seules ont lieu les courses masculines de ski alpin, avant de laisser place aux épreuves de ski-alpinisme, nouvelle discipline des JO, en fin de quinzaine. Résultat: les skieurs restent entre eux et beaucoup de choses ressemblent à une étape de Coupe du monde.
Les hôtes ont pourtant fait des efforts. Devant la plupart des commerces, de petits skis en bois portent les anneaux olympiques, mais cela ne fait pas grimper le chiffre d’affaires. Le hot-dog à près de dix euros se vend mal. Au moins, les prix des pizzas restent souvent normaux.
Deux zones festives ont aussi été aménagées. Malgré tout, des tubes suisses résonnent dans les ruelles. La raison s’appelle le «Bar Bormio», une petite antenne de la «House of Switzerland» au cœur de la vieille ville.
Les fans helvétiques ont eu de bonnes raisons de faire la fête, puisque Franjo von Allmen et ses comparses ont enchanté le public. Seul problème: certains supporters n'ont même pas vraiment vu les descentes de leurs favoris, car la vue est limitée depuis certaines zones debout.
Le village s'est animé avec les disciplines techniques. En géant et en slalom, des coureurs plus «exotiques» ont pris le départ et, avec eux, des vestes de la Jamaïque et du Mexique sont apparues. Un semblant de parfum olympique a enfin flotté dans l'air grâce à eux.
Val di Fiemme, temple du ski de fond
Dans les villages situés sur le versant sud du Val di Fiemme, le printemps est arrivé et la neige fond. Dans la vallée se déroulent les épreuves nordiques.
Le ski de fond fait partie du quotidien. Des fondeurs en bois décorent les ronds-points. Des autocollants d’anciens Mondiaux sont collés sur les portes et des rues de Tesero portent le nom de fondeurs du val de Fiemme.
Et pourtant, Claudio Caio (67 ans) secoue la tête. Devant la mairie, ce garde forestier à la retraite, originaire de Tesero, estime que les Jeux n’ont rien à faire ici. Le sexagénaire, qui a participé à l'organisation des différents Mondiaux dans la vallée, n'apprécie que moyennement les épreuves olympiques. Selon lui:
Ceux qui vivent près des pistes olympiques partagent ce point de vue. Les contrôles de sécurité sont stricts. «Comme en prison!», a même écrit le quotidien local «l’Adige».
Pour Marco de Florian (48 ans), propriétaire de la librairie, ce n’est pas si grave. Il sent dans le village une joie olympique détendue. Le quadragénaire rappelle que la vallée y a aussi gagné. Des routes ont été rénovées, des images de Tesero ont fait le tour du monde et les visiteurs sont plus internationaux que d’habitude, même si les Scandinaves dominent, forcément.
Les sauteurs à ski et les fondeurs restent entre eux. Le sentiment olympique «classique», avec un village des athlètes, manque, mais cela ne semble déranger personne. Des écrans géants sont censés apporter un soupçon de lien olympique sur les places de Tesero et Predazzo, où l’on peut suivre le ski alpin ou le curling. En vain.
Le soir, la plupart des fans se sont déjà repliés dans les hôtels des vallées parallèles. Résultat: il y a toujours une table de libre dans les restaurants.
A Milan, le hockey se fait discret
Le grondement que l’on ressentait au quotidien à Paris, la fièvre et l’esprit olympiques: rien de tout cela n’existe à Milan. La voie olympique réservée aux véhicules officiels, comme celle qui avait été peinte sur les routes de Paris, n’existe pas non plus. Il n'y en aurait de toute façon pas besoin, puisque les patinoires sont situées à l’extérieur de la ville.
Il y a heureusement assez de fans venus de l’étranger, ou de curieux qui veulent voir une fois ce drôle de jeu sur la glace, pour remplir deux stades. Avec une population estimée entre six et huit millions de personnes dans la région élargie de Milan, cela aide.
En ville, on trouve deux ou trois boutiques et des places colorées avec des stands olympiques. Les gens savent bien sûr que des Jeux olympiques se déroulent quelque part et que des Italiens réalisent des exploits. Mais pas ici: là-haut, loin, dans les montagnes. Non?
Une scène illustre à quel point le hockey est exotique ici. La patinoire secondaire n'en est pas une, mais une piste de glace provisoire installée dans l’une des immenses halles du parc des expositions, qui s’étend sur deux millions de mètres carrés et figure parmi les plus grands au monde.
On trouve juste à côté une arène provisoire pour le patinage de vitesse, destinée à être démontée aussitôt les Jeux terminés. De l’entrée du parc des expositions à la halle de hockey, il faut bien vingt minutes à pied.
Lors de notre première visite, à la question de savoir où se trouve le hockey, une aimable bénévole étonnée a répondu:
Après avoir insisté, elle demande à un collègue en tenue colorée. Lui sait, et indique la direction. Et dire que certains des athlètes les mieux payés au monde s'y affrontent en ce moment...
Adaptation en français: Bastien Trottet
