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Stade de France: attaques à la machette, enfants écrasés, pannes

Accès bloqués à la porte Y du Stade de France, où seul un tourniquet est ouvert.
Accès bloqués à la porte Y du Stade de France, où seul un tourniquet est ouvert.

Attaques à la machette, enfants écrasés, l'enfer du Stade de France

Une semaine après les incidents de la Ligue des champions, des témoignages en donnent une description apocalyptique, presque surréaliste. Les premières versions officielles s'effondrent une à une.
05.06.2022, 08:1105.06.2022, 19:15
christian despont, paris
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Le calme est revenu dans les rues de Paris dès le lendemain de la finale de la Ligue des champions, mais une autre agitation, politique et médiatique, a pris possession de l'espace public. Une semaine après, ce calme-là n'est pas revenu. Emmanuel Macron est intervenu samedi pour réagir aux témoignages accablants qui affluent chaque jour d'Angleterre, mais aussi de France, en s'engageant à dédommager les supporters lésés. Ce qui pourrait ressembler à un aveu.

Les pilleurs: des meutes armées et sans limite

Parmi les témoignages les plus compromettants figure celui du professionnel de MMA Paddy Pimblett, et pour cause: l'homme n'est pas facilement impressionnable. «Quand on est sorti du stade, il y avait des groupes de trente personnes qui couraient partout, des grandes meutes, décrit l'Anglais sur RMC. Certains avaient des armes, des machettes, des couteaux, des barres de fer, des battes de baseball. Il fallait juste essayer de fuir cet endroit.»

«Les gens étaient mis au sol, on leur volait leur montre et leurs affaires. Il n’y avait plus de lois»
Paddy Pimblett sur RMC

Selon les explications de Mathieu Hanotin, maire de Saint-Denis, sur BFM TV, le Stade de France est devenu «le point de rassemblement des délinquants d'Île-de-France, qui ont vu la bonne affaire parce que, entre guillemets, ça sentait l'argent».

Charlie, une supportrice anglaise, raconte à RMC qu'«en arrivant au stade, nous avons vu des locaux voler des billets directement dans les mains des supporters».

C'est exactement ce qu'a vu Mathilde, 30 ans, interviewée par l'Equipe. Cette Parisienne décrit des scènes de barbarie: «Les supporters de Liverpool se faisaient agresser partout par des bandes.»

«Devant moi, une femme d'une soixantaine d'années s'est faite frapper, traîner par terre, arracher ses bijoux, son sac»

La police:petits coups de gaz et rires moqueurs

Paddy Pimblett pointe la responsabilité des forces de l’ordre. «La police lançait du gaz lacrymogène sur tout le monde. Dans les petites sections que nous devions traverser pour arriver au stade, ils ont coincé et écrasé des milliers de personnes. Et quand on a demandé ce qui se passait, ils nous ont ri au nez.»

Mathilde rapporte également que «la police ne réagissait pas aux agressions alors que ça se passait sous ses yeux».

«On était bloqués contre des portes fermées et d'un autre côté, on se faisait agresser. Je me suis vue mourir. Mais pas comme on peut le dire parfois de manière exagérée. Là, je l'ai vraiment senti. Je m'étais résignée à ne pas rentrer chez moi»
Mathilde, Parisienne et fan de Liverpool depuis l'enfance, dans L'Equipe

Tous les récits semblent affirmer que la police n'est pas intervenue contre le pillage des touristes. Elle a observé sans bouger. Officiellement parce qu'elle a respecté les ordres. «Il aurait fallu les changer, mais ça n'a pas été fait», a reconnu Linda Kebbab, déléguée nationale Unité SGP Police-FO.

Invitée d'Apolline de Malherbe sur RMC, la syndicaliste a précisé que les policiers accomplissaient une mission de maintien de l'ordre et que dans ce cadre formel, ils n'étaient pas habilités à intervenir par eux-mêmes: «L'initiative individuelle est interdite, selon la loi. L'ordre d'intervenir aurait dû venir d'en haut. Mais il n'est pas venu.»

«Une fois que les policiers constatent l'arrivée massive des délinquants qui viennent dépouiller, agresser, tabasser les supporters, eh bien les policiers n'ont pas d'ordre et on les empêche de se mettre en mode anti-criminalité»
Linda Kebbab

Il semblerait en revanche que certains policiers aient pris leur mission de maintien de l'ordre très à cœur. Mathilde raconte des supporters anglais gazés à chaque fois qu'ils s'approchaient pour demander des informations (no english?) et dit avoir vu «un aveugle, des personnes en fauteuil roulant, des enfants de moins de 10 ans», subir le même sort.

Prise en étau entre les voyous et les gaz lacrymogènes, la jeune femme a «pensé à s'échapper» du stade. Le match était devenu totalement dérisoire. «Mais l'avenue était remplie de mecs qui attendaient, certains avec des battes de baseball, des machettes. On ne pouvait pas revenir en arrière.»

«À 21h15, ils ont enfin ouvert une mini-porte, une seule, de la taille de celles qu'on a à la maison»
Mathilde

Ben, un supporter anglais rencontré par RMC, aurait voulu rentrer à la maison, lui aussi. Il n'a pénétré dans le stade que pour échapper à ses agresseurs, tous ses agresseurs. «J'ai vu les stadiers rire et se moquer des supporters de Liverpool qui étaient coincés et qui suffoquaient dans la foule. J'ai vu des fans s'effondrer en pleurs après avoir passé les grilles, à cause du traumatisme.»

Des témoignages ne manquent pas de citer des fans de Liverpool «très excités», dont certains ont lancé des cris de singe aux stadiers. Mais selon un Suisse installé dans ce virage,« il y avait surtout des Anglais choqués qui pleuraient, qui téléphonaient à leurs proches et qui se prenaient dans les bras. On a chanté, mais ça avait du mal à sortir. J'ai vu des gros nounours complètement hagards».

Les fans anglais: ne pas bouger pour éviter les morts

Mathilde assure que «personne n'a poussé» aux entrées, «alors que ça faisait environ trois heures qu'on attendait en se faisant agresser et en prenant de la lacrymo dans les yeux. On a subi les agressions des bandes, on a subi les violences policières, on a subi les engorgements... On a tout accepté car on savait que si on bougeait, il y aurait des morts. C'est grâce aux supporters de Liverpool qu'il n'y a pas eu de mort, car chacun d'entre nous pensait à Hillsborough.»

Hillsborough reste l'un des pires drames de l'histoire du sport.
Hillsborough reste l'un des pires drames de l'histoire du sport.

Ian Byrne, un député anglais également interrogé par L'Equipe, partage ce point de vue: le souvenir d'Hillsborough leur a évité une catastrophe. «J'ai supplié les stewards: ''S'il vous plaît, ouvrez la porte! Ouvrez les tourniquets!'' Les gens étaient écrasés contre les grilles. Moi, j'étais à Hillsborough. J'avais 16 ans. Les souvenirs sont remontés. J'étais terrifié à l'idée que des gens subissent le même destin qu'en 1989.» C'est peut-être le plus terrible dans cette histoire, le plus funeste et ironique: en arriver à penser que les morts d'Hillsborough ont sauvé des vies.

«Nous nous disions entre nous: ''Restez calme. Ne poussez pas.'' J'ai demandé au plus grand nombre de prendre des vidéos, pour documenter ce qu'il se passait. Je sais tous les mensonges qui ont suivi Hillsborough. Nous allons faire en sorte que chaque témoignage, chaque preuve, compte. Ce que nous accumulons est énorme.»
Ian Byrne, député anglais dans L'Equipe

«La catastrophe d'Hillsborough»

Cette catastrophe a profondément marqué le football et conduit toute l'Europe à repenser ses stades. Elle a causé
la mort par écrasement et étouffement de 97 personnes, le 15 avril 1989, dans le stade d'Hillsborough à Sheffield, avant un match entre Nottingham Forest et Liverpool. Une procédure judiciaire a jugé en 1991 que des fans de Liverpool étaient entrés en force dans une tribune déjà pleine. Les familles des victimes, en désaccord avec le verdict, ont tenté pendant vingt ans de faire rouvrir le dossier. En 2012, le rapport d'un comité indépendant a présenté une lecture très différente des événements, mettant en évidence la responsabilité de la police.
Source: Wikipedia

Ian Byrne semble encore effaré, une semaine après. Il poursuit dans L'Equipe: «Imaginez: vous faites exactement ce qu'on vous dit. Vous arrivez très tôt, vous faites la queue pendant des heures. Les portes du stade sont fermées. On ne vous explique rien. Vous montrez votre ticket valide à travers une grille, pendant que des jeunes du coin, qui n'en ont pas, grimpent les grilles de l'enceinte. Et la police, d'un coup, vous envoie des gaz lacrymogènes.»

L'organisation: touristes bloqués, billets refusés

Mathilde décrit «des goulots d'étranglement que la police avait installés partout. On était sur des petits trottoirs et en plus de ça, ils mettaient deux camions de police en diagonale pour créer un minuscule passage. Ce n'était d'ailleurs pas vraiment des checkpoints car personne n'a rien vérifié à ce passage».

Notre supporter suisse, certes habitué aux standards helvétiques, évoque une désorganisation complète, à tous les niveaux:

«Déjà bloqués à la sortie du métro»

«Comme on nous avait dit que le RER B était en grève, on a pris le D pour aller au stade. Mais une fois arrivés à la station de métro, il fallait recomposter le billet pour sortir. Le problème, c'est qu'on avait apparemment changé de zone tarifaire. Il fallait payer un supplément. Les gens étaient bloqués les uns après les autres. On voulait bien payer... mais les caisses étaient situées de l'autre côté de la sortie. On était sans doute des milliers à prendre ce métro pour la première fois, en toute bonne foi, mais les contrôleurs n'ont rien voulu savoir. Je me souviens d'avoir dit à ce moment que les Français étaient encore plus pointilleux que des Suisses allemands, qu'on allait avoir une organisation pico bello. En fait, on a vu un désordre incroyable.»

«Coincés au bord d'une autoroute»

«A la sortie du métro, aucune indication. On a tourné en rond et certains ont même traversé une autoroute à pied, tellement ils étaient désespérés. On s'est retrouvés dans un tunnel, entassés sur une petite route où les policiers avaient encore garé leurs fourgons, certains en travers! Quand on est arrivé au premier filtrage, après deux heures à attendre comme du bétail, ils n'ont même pas contrôlé les billets. On ne savait pas ce qui se passait, mais quand on demandait, les stadiers et les policiers ne répondaient pas. Ou alors avec un sourire méprisant.»

Une fois aux tourniquets, pour ceux qui n'avait pas subi d'agressions ou de vol, nouvel écueil: «Mon billet a été scanné deux fois en rouge, et la troisième fois, il est passé. Donc c'est comptabilisé comme un faux billet?», demande encore Mathilde dans L'Equipe.

Dans un communiqué, la Fédération Française de Football et l'UEFA évaluent à «2800 le nombre de faux billets scannés», mais certains sont peut-être... «des vrais billets ayant été mal activés», selon un spécialiste des billetteries interrogé par l'AFP. La première version officielle d'une fraude à grande échelle qui, selon le Ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, auraient produit 30 000 à 40 000 faux billets, ne devrait pas résister longtemps à l'examen des faits.

L’UEFA a par ailleurs reçu plusieurs plaintes de partenaires, sponsors et joueurs dont les billets, pourtant authentiques et fournis directement par l'institution, «n’auraient pas fonctionné». Encouragés à passer sous les tourniquets, comme d'autres personnalités du Tout-Paris, ces invités auraient ainsi évité les scènes de panique. Mais certains n'en ont pas moins retrouvé leur voiture dévalisée dans le parking VIP.

Samedi, Emmanuel Macron a exprimé ses regrets et insisté pour que tous les supporters privés de finale soient «remboursés le plus vite possible». Le président français s'est dit «indigné par le désordre sous toutes ses formes et par ce que nous avons vu».

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