Perdre contre Ajoie n'est plus une honte
Une seule défaite contre le HC Ajoie a parfois suffi à faire vaciller un poste d'entraîneur en National League. Cette saison, le 4-0 subi à Porrentruy, le 20 septembre, a marqué le début de la fin pour Jussi Tapola au CP Berne. Et le 16 janvier, après un revers 4-2 contre les Ajoulots, il est apparu clairement que les jours de Michael Liniger à Zoug étaient comptés.
Rien de tel du côté de Langnau. Après une troisième défaite (3-2 après prolongation) en quatre matchs contre Ajoie cette saison, vendredi, la position de Thierry Paterlini n’est pas ébranlée d’un millimètre. Une bonne nouvelle pour lui et ses Tigers. On peut même aller plus loin: perdre contre Ajoie (qui a enchaîné samedi avec une victoire 4-2 contre Kloten), et alors?
C'est devenu presque une habitude de se moquer des équipes qui perdent contre Ajoie. Or ce 3-2 après prolongation en dit bien plus sur les qualités jurassiennes que sur les manquements de Langnau. C’est même un match à montrer dans les écoles d’entraîneurs. Ajoie y confirme les grandes vérités éternelles du hockey. Trois conditions suffisent, le plus souvent, à gagner un match.
D’abord, un gardien quasi infranchissable, au sommet de son art. Ensuite, des étrangers parmi les meilleurs de la ligue. Enfin, des Suisses courageux, disciplinés, concentrés sur l’essentiel: faire le moins d’erreurs possible. Depuis la nuit des temps, c’est la sainte trinité du hockey. Avec un petit coup de pouce des dieux de la glace, cela peut suffire contre n’importe qui.
Un combattant et des étrangers talentueux
Damiano Ciaccio aura 37 ans en février et n’a toujours pas de contrat pour la saison prochaine. Sur le papier, il a le gabarit du gardien moderne, calme, posé, à la technique parfaite (191 cm, 89 kg). Mais il ne correspond à aucune école. On le qualifie de «warrior». Un combattant. Un type qui refuse de plier.
Formé à Fribourg, relégué avec Langnau en 2013, de retour dans l'élite avec ce même club en 2015, Ciaccio est imprévisible. Et c’est précisément ce qui le rend si difficile à battre. Un soir avec – et contre Langnau, c’est presque toujours le cas –, il finit toujours par dévier le puck d'une manière ou d'une autre ou s'en emparer. Avec la jambière, la crosse ou la mitaine. Parce qu’il refuse obstinément de s’avouer vaincu. Cette saison, il est le père des trois victoires contre les Emmentalois.
Chez les étrangers, Julius Nättinen, Jonathan Hazen, Philip-Michaël Devos et Frederik Gauthier ont inscrit tous les buts d’Ajoie face à Langnau. C’est l’une des curiosités trop peu soulignées de cette saison: le club au plus petit budget dispose, sur six postes, de meilleurs étrangers que le CP Berne, Ambri, Rapperswil, Kloten ou Bienne.
Les Suisses d’Ajoie, eux, n’ont inscrit que 37 buts (sur 92) jusqu’ici. De loin le total le plus faible de la ligue. Mais lorsqu’ils se contentent de jouer simple, sans prise de risque, avec courage, discipline et solidarité, cela suffit. Les étrangers font la différence devant.
Un coach idéal et des louanges
Greg Ireland, 60 ans, a vu du pays. Le Canadien a entraîné en AHL, en ECHL, en Allemagne, en Chine et en Italie. En 2018, il a mené Lugano jusqu’au septième match de la finale contre les ZSC Lions. Arrivé à Ajoie la saison passée pour remplacer Christian Wohlwend, il est le chef de bande idéal pour une équipe limitée en talent. Il prêche les bases: travail, courage, discipline. Il sait organiser un collectif et n’a aucune tendresse pour les fioritures inutiles.
Quand tout s’aligne – un gardien en état de grâce, des étrangers efficaces, des Suisses solides – Ajoie peut battre n’importe qui.
Thierry Paterlini, le coach de Langnau, estime que son équipe aurait dû gagner ce match vendredi. La domination en nombre d'occasions était écrasante. Mais il manquait la maturité et la classe pour conclure après avoir mené 2-0. Cette saison, le CP Berne, Zoug, les ZSC Lions, Ambri, Genève et Kloten ont eux aussi manqué de maturité et de classe pour faire plier Ajoie.
Le classement de National League
Oui, c’est vrai: les sept points perdus par Langnau contre Ajoie pourraient coûter aux Emmentalois le play-in. Avec ces points, les Tigers joueraient même la qualification directe pour les play-off. La phrase «qui ne bat pas Ajoie ne mérite pas le play-in» a donc une part de vérité. Mais, à bien y regarder, elle est surtout d’un mépris absolu. Il est temps de cesser de considérer une victoire contre Ajoie comme une formalité et une défaite comme une honte. Et de reformuler:
Vendredi, Langnau n’a pas offert deux points à la lanterne rouge. Ajoie les lui a arrachés, gagnés de haute lutte, au terme d’un match presque parfait. Les trois buts jurassiens ont été construits avec sang-froid. Martin Neckar, le gardien emmentalois, n’y pouvait rien. Ajoie mérite les louanges, Langnau pas les sarcasmes.
Depuis sa remontée, Ajoie a terminé quatre fois de suite à la dernière place et perdu tous ses play-out. Il est temps d’oser l’impensable: et si Ajoie gagnait enfin les play-out? Cela pourrait devenir réalité si son adversaire reste Ambri.
Adaptation en français: Yoann Graber
