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Quand la France était nulle et se chamaillait en Suisse

L’Euro 2008 reste l’un des plus grands traumatismes de l’histoire des Bleus. Disputes, cachotteries, provocations: petits secrets d’un séjour en Suisse qui, en fin de compte, aura tout changé.
23.06.2021, 18:5924.06.2021, 17:04

On aurait presque oublié qu'avant Didier Deschamps, l’équipe de France était encore une escouade de grévistes en complets Vuitton, coupée du monde qu’elle prétendait conquérir, seule face à 65 millions de rageux. Les jeunes coqs ne parlaient pas aux vieux schnocks et les méthodes de communication étaient d’un autre âge: broderies devant les médias, bouches cousues et fils de barbelés. C’était en 2008, dans la région de Vevey. Et c’est là que tout a commencé.

Trois petits groupes au terrain de Lussy, à Châtel-St-Denis.
Trois petits groupes au terrain de Lussy, à Châtel-St-Denis.

Président du FC Châtel-St-Denis, Raymond Bezençon avait prêté «son» terrain aux Bleus et vite observé «des comportements étranges»:

«Vu de l’extérieur, on sentait bien que quelque chose clochait. Il y avait toujours trois groupes distincts: celui de Thierry Henry, celui de Samir Nasri et celui du staff. Ces groupes ne se mélangeaient pas trop»

A la tête de l’escouade, Raymond Domenech faisait l’objet d’une détestation extraordinaire. Aucune personnalité française n’avait été autant attendue au coin du bois depuis le Petit chaperon rouge.

Raymond Domenech s'est trompé de doigt.
Raymond Domenech s'est trompé de doigt.

Mi cabot, mi parano, Domenech jouait sur les ressorts classiques de la contestation globale, selon un mécanisme limpide: fédérer les troupes autour d’un ennemi commun, ici la presse et le peuple, et donner à cet isolement une dimension grandiloquente. Ce fut le Mirador Kempinski, au Mont-Pèlerin, à quelques kilomètres de Vevey.

Le Mirador n'a jamais aussi bien porté son nom.
Le Mirador n'a jamais aussi bien porté son nom.

Là haut sur la colline, l’équipe de France a résisté à la colère des cohortes prolétariennes dans la douceur d’une forteresse cinq étoiles. Elle a entretenu une apparence de noblesse assiégée, comme une révolte qui monterait jusqu’aux portes du Mirador, armée de tire-bouchons et de vuvuzelas, pour faire couler du sang bleu.

Des barrages et des policiers partout

«Tout le secteur était bouclé. On dit que quand les Français ont visité le Kempinski, ils ont immédiatement aimé la route en cul-de-sac et la possibilité d’y installer des barrières. Mais face aux critiques, Domenech a mis la faute sur la police suisse. Il a dit que notre dispositif de sécurité était exagéré. Je ne connais pas la vérité, je sais seulement que plusieurs routes étaient fermées et qu’il y avait des policiers partout.»
Raymond Bezençon
Estrades et collines étaient placées sous haute surveillance.
Estrades et collines étaient placées sous haute surveillance.Image: EPA

Avant de réquisitionner le Kempinski, Domenech aurait fait repeindre le hall jusqu'au plafond, avec une couleur qui corresponde davantage à ses goûts. La lecture des journaux y était interdite – censure de salubrité publique

Ils snobaient leurs fans

«Pour son émission à Châtel-St-Denis, Téléfoot avait dressé une petite estrade à côté du terrain. Domenech et Anelka étaient les invités. A ma grande surprise, ils sont descendus du Mont-Pélerin avec chacun une voiture. Un jour que l’entraînement était ouvert au public, ce qui était plutôt rare, il y avait une petite dizaine de supporters français, dont le fameux ''Clément le coq''. Ce groupe avait suivi la France aux quatre coins du monde, jusqu’en Corée du Sud. J’ai été un peu choqué de voir qu’en arrivant, Domenech leur adressait seulement un petit bonjour de la main. Anelka était allé vers eux, lui. Nasri, pas du tout. Il se la pétait pas mal.»
Raymond Bezençon
Samir Nasri conseillait souvent aux autres de se taire.
Samir Nasri conseillait souvent aux autres de se taire.Image: EPA

Quelques jours plus tard, Nasri, 20 ans, piquait la place dans le bus de William Gallas, 30 ans, et déclenchait un conflit de générations. Domenech, de son côté, poursuivait sa guerre contre la presse en risquant une grande manoeuvre de diversion: tandis que les journalistes l'attendaient aux jumelles derrière les bâches du stade de Lussy, le coach déplaçait l'entraînement à Chailly, où seules quelques personnes étaient prévenues de son arrivée.

«Je n'ai pas besoin de vous donner des précisions sur les équipes que je vais aligner à l'entraînement. De toute façon, vous verrez tout avec vos jumelles»
Raymond Domenech en conférence de presse
«Domenech joue avec les gens mais à force de jouer, on finit par se casser la gueule»
Grégory Coupet dans «France Football»

A l’issue de cet Euro tragicomique, conclu par deux défaites (4-1 contre les Pays-Bas, 2-0 contre l’Italie), un nul (0-0 contre la Roumanie) et une demande en mariage de Domenech à l’animatrice Estelle Denis, en direct pendant les interviews d’après-match, le président de la fédération Jean-Pierre Escalettes a fait l’autopsie «d’une équipe triste, frileuse, enfermée à double tour et repliée sur elle-même».

Le ciel fribourgeois leur est tombé sur la tête.
Le ciel fribourgeois leur est tombé sur la tête.

La consigne était de changer son image. Deux ans plus tard, en Afrique du Sud, le problème était résolu: il n’y avait plus d’images du tout. Domenech avait trouvé une forteresse encore plus reculée, au milieu de la jungle et des babouins - ce qui ne le changeait pas vraiment des journalistes et de leurs singeries.

«A Châtel, personne n'a été surpris par la grève de 2010. On sentait qu’un truc ne jouait pas, qu’il y avait un problème de générations et des tensions avec le coach»
Raymond Bezençon

L'Euro 2008 fut aussi le premier tournoi sans Zinédine Zidane, une porte ouverte à tous les egos, à tous les courants contraires «d’une équipe qui remporte ses matches avec la défense et voit affluer une nouvelle génération de techniciens surdoués», rappelle «Le Monde».

Ce fut à la fois le début et la fin d’une France post-black blanc beur, bâtie sur les promesses non tenues d’une génération perdue. Didier Deschamps lui a substitué des valeurs immuables de dévouement et de loyauté, une forme un peu archaïque d’allégeance, délicieusement vieille France, sur laquelle il ne transige pas. «La Coupe du monde 2018 est l’anti-Euro 2008», conclut Le Monde, comme une validation de deux marqueurs historiques devenus quasiment des symboles.

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