Les résultats de la première journée pourraient laisser croire que la Nati saura se défaire facilement de l'Ecosse. Ce raccourci est néanmoins beaucoup trop simple. Il n'y a jamais de matchs faciles à l'Euro - on ne sait pas si l'équipe de Suisse validera son billet pour les huitièmes de finale dès mercredi. Le match des supporters est en revanche déjà joué. Quel que soit le résultat officiel sur le terrain, il tournera à l'avantage des Britanniques.
Non pas qu'ils seront beaucoup plus bruyants au RheinEnergieStadion de Cologne mercredi. Les Suisses ont prouvé samedi contre la Hongrie qu'ils étaient à la hauteur de l'événement. C'est juste que la Tartan Army, le nom donné aux supporters de l'équipe d'Ecosse, a tout pour elle. Elle jouit d'ailleurs d'une admirable réputation dans toute l'Europe. En fait, elle représente à merveille la façon dont les supporters devraient toujours se comporter. La Tartan Army va jusqu'à en réconcilier certains avec le football.
Les Ecossais ont d'abord la particularité de se déplacer en nombre. Ils seront au total près de 200'000 à se rendre cet été en Allemagne. Un chiffre ahurissant quand on sait que le pays compte moins de 5,5 millions d'habitants. Mais à y regarder de plus près, cela n'a rien de surprenant. Ils étaient déjà 20'000 en 2007 à défiler en France en vue d'une rencontre amicale.
L'engouement est encore plus important aujourd'hui. L'Ecosse, pays de football, a disparu de la scène internationale durant de trop longues années. Alors que le pays jouait la Coupe du monde en continu de 1974 à 1990, il n'a participé qu'à deux Championnats d'Europe des nations au 21e siècle. Celui-ci, ainsi que la précédente édition. Les matchs étant organisés à Glasgow et à Londres il y a trois ans, les Ecossais n'avaient pas pu déferler sur l'Europe comme ils le font aujourd'hui.
Les voici qui ont débarqué en Allemagne avant tout le monde. Et pour cause, leur équipe a eu l'honneur de disputer le match d'ouverture contre la nation hôte. A Munich, les supporters écossais ont envahi la Marienplatz puis les fan zones. Ils s'apprêtent à faire de même en centre-ville de Cologne. Tous n'iront pas au stade. Ils sont d'ailleurs peu à détenir des billets. L'important est ailleurs. Ils désirent ressentir la ferveur et vivre cette aventure au plus près.
Mais si la Tartan Army est accueillie à bras ouverts partout où elle se rend, ce n'est pas parce qu'elle mobilise du monde. Elle a ce petit quelque chose en plus, qui fait qu'on cherche à se rapprocher des Ecossais. Le folklore. Le kilt bien sûr, mais aussi la cornemuse, le Flower of Scotland et diverses chansons cocasses.
Cette armée est également reconnue pour son exemplarité. Il est vrai qu'il règne souvent une ambiance festive lors des grandes compétitions internationales. Les débordements se font rares - même si tout le monde se souvient des heurts en finale à Londres il y a trois ans et que supporters serbes et anglais viennent d'offrir un triste spectacle en ce début d'Euro. Les Ecossais ne sont en aucun cas les seuls à se faire remarquer pour leur capacité à célébrer le football dans un esprit bon enfant, alors que l'alcool coule à flot. Les Irlandais, les Islandais et les Néerlandais, pour ne citer qu'eux, sont également redoutables dans cet exercice. La Tartan Army va néanmoins plus loin et multiplie les actions positives.
Elle a ainsi célébré dans une immense joie son élimination à l'Euro en 92. Elle réalise avant les matchs des collectes de fond pour des associations caritatives. En ralliant Munich depuis Glasgow à la marche, Craig Ferguson, 20 ans, a par exemple réuni 50'000 livres pour des organismes qui œuvrent dans le champ de la santé mentale et la prévention du suicide. Il a été accueilli en héros en Allemagne. Les membres de la Tartan Army n'hésitent pas non plus à retrousser leurs manches à l'extérieur, pour déblayer la neige sur le terrain ou ramasser les détritus qu'ils trouvent sur leur passage.
Les Ecossais prônent la convivialité et le bien-vivre ensemble. L'un d'entre eux jouait l'hymne allemand à la cornemuse vendredi dans les rues de Munich. Que dire après cela, si ce n'est qu'il est logique de remettre régulièrement des prix liés au fair-play à la Fédération écossaise de football.
Cette cohorte de supporters n'a toutefois pas toujours été aussi bienveillante par le passé. C'était même le contraire dans les années 70, avec le peu de membres qui la composait. Le sociologue Alan Bairner explique ce bouleversement majeur par la volonté du peuple écossais de se démarquer de leurs rivaux anglais, hooligans à la renommée désastreuse. Mais L'Equipe pointe d'autres éléments pour comprendre cet assagissement. Un organisme dont le but est de gérer les déplacements des supporters a été instauré dès 1980. Les confrontations annuelles entre l'Angleterre et l'Ecosse, toutes houleuses, ont aussi été retirées du calendrier depuis 1989.
La donne a désormais changé et l'esprit fraternel de la Tartan Army - un nom donné en référence au tartan, cette étoffe de laine à carreaux de couleurs, composant notamment les kilts - est perpétué. On trouve l'amour en allant supporter l'Ecosse. Les enfants intègrent fièrement cette légion pacifique également composée des plus anciens. On y soutient l'Ecosse sans jamais évoquer la rivalité Celtic-Rangers. On se permet uniquement quelques blagues légères sur le rival anglais.
Reste maintenant à savoir si cet élan permettra à l'équipe d'Ecosse de se sublimer contre la Suisse. C'est en tout cas ce qu'espère Steve Clarke. «Le fait que tant d'Ecossais suivent leur équipe est fantastique et très important pour nous. Nous savons qu'ils nous soutiendront à chaque match. Ce sera un grand coup de pouce», expliquait en conférence de presse le sélectionneur national, avant la lourde défaite subie contre l'Allemagne en match d'ouverture. Le 5-1 n'y change rien. Les Ecossais ont même aujourd'hui cet esprit de revanche. «Je veux espérer que nos supporters verront mercredi soir l’équipe d’Ecosse qu’ils rêvent de voir», a lancé le capitaine Andy Robertson à la veille de la rencontre.
S'il y parvient, la vague écossaise s'intensifierait encore en Allemagne. La folie gagnerait Stuttgart où l'Ecosse disputera son troisième et dernier match de la phase de groupes. La pénurie de bière pourrait ensuite être une réalité, comme à l'aéroport de Glasgow lorsque les Ecossais ont pris la direction de l'Allemagne. Pas sûr que les troquets puissent contenter tout le monde. Il en faudrait, des pintes, pour trinquer à la gloire de Clarke. Un sélectionneur que la Tartan Army considère comme un grand homme, depuis qu'il place sa nation sur l'échiquier européen - aidé par la réforme de l'UEFA, qui consiste à accueillir à l'Euro 24 pays au lieu de 16. En Allemagne, le peuple écossais rêve désormais d'élever Steve Clarke au rang de légende vivante.