Carlos Alcaraz détonne dans le milieu du tennis. Déjà grâce à son talent fou, qui lui permet d'avoir un jeu bien plus varié que les innombrables cogneurs du fond de court. Mais aussi parce qu'il est l'un des rares joueurs sur le circuit à être tatoué (son dernier motif date de la semaine dernière: une Tour Eiffel sur la cheville, pour son triomphe à Roland-Garros). Ils étaient seulement 7% dans le top 100 en 2018, d'après une étude du chercheur Nicolas Kluger (Université d'Helsinki).
Le tatouage n'est pas, non plus, une habitude a(e)ncrée chez les grandes stars de la balle jaune: Federer, Nadal, Djokovic, Murray, Sinner, Zverev ou Medvedev, pour ne citer qu'eux, n'en ont aucun.
Tout le contraire des footballeurs, qui exposent à chaque match les leurs, souvent ostentatoires, d'ailleurs. On a encore pu s'en rendre compte lors du dernier Euro. Selon cette même étude, ils étaient 34% à la Coupe du monde 2018 en Russie à avoir un dessin sur la peau. Mais comment expliquer que les tennismen – qui sont aussi, pour certains, des top models et pratiquent également un sport très médiatisé – soient si différents des footballeurs?
La difficulté de nos interlocuteurs à trouver une réponse prouve une chose: cette habitude, ou plutôt son absence, n'est pas consciente. Un constat qui nous laisse penser que les tennismen agissent surtout par mimétisme. C'est sur ce terrain que s'avance Michael Lammer (42 ans), ancien membre de l'équipe suisse de Coupe Davis et actuel coach à Swiss Tennis:
La recherche de Nicolas Kluger appuie cette hypothèse: «Un environnement tatoué (amis, famille ou coéquipier) est généralement un facteur important pour expliquer qu'une personne se tatoue». Au contraire: voir leurs confrères sans tatouage peut – toujours inconsciemment – dissuader les pros de la balle jaune de passer sous les aiguilles.
«Je pense que ce n’est pas dans notre culture, au tennis», résume Stefanos Tsitsipas (ATP 12). Les codes du circuit, encore très conservateurs, ne feront pas mentir le Grec. Pour rappel, Wimbledon exige toujours que ses participants soient entièrement vêtus de blanc. Difficile d'imaginer qu'un tennisman débarquant dans ce temple du raffinement et de la sobriété avec une tête de mort tatouée sur son bras puisse devenir facilement le chouchou du public...
Quant aux rares tennismen dévoilant un dessin sur la peau, celui-ci est généralement discret. «De plus en plus ont des tatouages, mais on ne les voit pas parce qu'ils sont sous le t-shirt», témoignait Matteo Berrettini à Gstaad, tatoué et qui, lui, ne s'en cache pas. «C'est une différence notable avec les larges et très visibles tatouages des footballeurs ou des basketteurs, par exemple», souligne Nicolas Kluger dans son étude.
Oui, le tennis est toujours particulièrement pointilleux sur la bienséance. Et pas besoin d'aller jusqu'à Wimbledon pour s'en rendre compte. Dans un club romand, on se souvient d'un joueur qui a reçu un appel téléphonique, en plein entraînement, de sa présidente, indignée par ce qu'elle voyait depuis son balcon, lui demandant d'arrêter de jouer torse nu (et vierge d'encre).
On comprend dès lors que l'héritage aristocratico-bourgeois de ce sport et les racines prolétaires du tatouage en Europe (repopularisé par les marins dès le 18e siècle) soient encore aujourd'hui difficilement conciliables.
En tant qu'athlètes d'un sport individuel, les tennismen sont aussi leur propre marque. Alors, pour séduire les sponsors, autant coller aux codes du milieu. Et l'apparence est cruciale pour les stars de la raquette, qui sont sans cesse scrutées dans les stades, à la télévision ou sur les réseaux sociaux.
Il ne faut pas non plus oublier que le calendrier du circuit est très chargé. Or, la cicatrisation post-tatouage prend plusieurs jours, voire semaines. Une période durant laquelle les joueurs ne peuvent donc pas s'entraîner ni faire des matchs, ce qui a de quoi les dissuader. D'ailleurs, Carlos Alcaraz a attendu la fin de Wimbledon et la pause jusqu'aux Jeux olympiques pour se faire dessiner sa Tour Eiffel.
Reste à savoir si l'Espagnol perpétuera sa tradition de se faire tatouer chacun de ses grands sacres – il porte aussi des références à ses victoires à l'US Open 2022 et à Wimbledon 2023 – en cas de titre aux JO: la finale aura lieu le 4 août et Alcaraz est inscrit au Masters 1000 de Cincinnati, qui débutera seulement huit jours plus tard.
Que les jeunes tennismen qui rêvent de succès et de tatouage ne désespèrent pas: comme Carlos Alcaraz, Matteo Berrettini a eu les deux. L'Italien (28 ans), qui a «toujours adoré ça» et voulait en avoir «dès l'enfance», vient de gagner le tournoi de Gstaad pour la deuxième fois. Il a même atteint la finale de Wimbledon en 2021, où il n'est absolument pas passé pour un taulard ou un dépravé. «Chacun de mes tatouages a une signification, et c'est la chose la plus importante», concluait-il.
Et il a bien raison. La seule chose qui compte, pour les tennismen et les autres, c'est d'être bien dans sa peau. Tatouée ou non.