Qu'il semble loin, le temps où Filippo Volandri, Potito Starace, Andreas Seppi et Fabio Fognini étaient les rares représentants d'un tennis italien dépourvu de résultats. Non pas que ces quatre-là n'aient rien gagné durant les années 2000 et 2010. Leur palmarès respectif n'est juste pas comparable à ceux de Nicola Pietrangeli et Adriano Panatta, légendes d'un autre siècle.
L'Italie règne dorénavant sur le tennis mondial. Jannik Sinner, vainqueur de l'Open d'Australie en janvier, deviendra n°1 mondial lundi à la mise à jour du classement ATP. S'il attire tous les regards, le rouquin n'est pas le seul transalpin à exceller au plus haut niveau.
Le «vétéran» Matteo Berrettini - finaliste à Wimbledon en 2021 - traverse une période difficile en raison notamment des blessures. Mais il ne faut pas oublier qu'il est à l'origine de la première véritable impulsion. Même si, en Italie, les résultats de Fognini laissaient déjà entrevoir une certaine amélioration. Aujourd'hui, chez les hommes, ils sont huit dans le Top 100, le tout avec une majorité de joueurs nés après le 1er janvier 2000. Le rêve pour une nation déjà titrée en Coupe Davis l'an passé.
En ce Roland-Garros 2024, les Transalpins n'ont pas manqué de nous montrer une fois de plus l'étendue de leur talent. Jannik Sinner (22 ans) s'est hissé en demi-finale sans être inquiété. Lorenzo Musetti (22 ans) a affiché la meilleure forme de sa jeune carrière. Facile vainqueur de Monfils sur le central, il n'était pas loin d'éliminer le Serbe Novak Djokovic au tour suivant.
Matteo Arnaldi (23 ans) a fait des misères aux Français avant de battre Rublev et d'inquiéter Tsitsipas avec sa jeune bouille. Flavio Cobolli (22 ans) a poussé Holger Rune dans ses derniers retranchements. De son côté, Giulio Zeppieri (22 ans) ne figure toujours pas dans le Top 100. Il est pourtant sorti des qualifications pour battre une tête de série.
Alors que la Suisse n'a pas su renouveler sa doublette Federer-Wawrinka et n'est pas loin de sortir du Top 100, il est intéressant de comprendre comment l'Italie est parvenue à inverser la tendance.
Mercredi, Ivan Ljubicic, ancien coach de «Roger», aujourd'hui responsable du haut niveau du tennis français, a évoqué en conférence de presse «un truc en plus» lorsqu'il a analysé les piètres performances des tricolores face aux étincelles des Italiens.
Depuis qu'il est à la tête de la Fédération italienne de tennis et de padel, Angelo Binaghi n'a pas seulement assaini les comptes de l'instance. Il l'a structurée, a développé un système qui semble correspondre à son pays, tout en apprenant de ses erreurs.
L'Italie a par exemple dit adieu à son modèle centralisé. Son centre technique national, près de Pise, existe toujours, mais les futurs prodiges n'y sont pas logés à l'année. Ils ne s'y rendent que lors de rares stages. Le reste du temps, ceux qui constituent les groupes de relève poursuivent leur formation en académie, pas nécessairement luxueuses, et/ou dans un environnement régional qu'ils connaissent, dans un pays où l'on tient à ses racines. En fait, les joueurs suivent un projet individuel.
Pour cela, la fédération italienne a dû se résigner à collaborer avec les coachs privés et les acteurs locaux, compétents et surtout passionnés. Riccardo Piatti, impliqué dans la formation de Jannik Sinner, est de ceux-là.
Malgré l'éloignement, la fédération ne fuit pas ses responsabilités. Elle cherche à faciliter la pratique, à réduire les barrières et possibles obstacles. «Elle est là au cas où les joueurs ont besoin de quelque chose en termes de structure ou de services», précise Ivan Ljubicic. Elle n'abandonne plus non plus ses meilleurs éléments à l'âge 18 ans, comme autrefois. Elle cible enfin plus large et ne se contente plus d'accompagner - pour chaque génération - une infime poignée d'athlètes vers le haut niveau. Si l'un échoue, elle veut se donner d'autres chances.
L'Italie qui, pendant un temps, n'organisait que les tournois de Rome et de Palerme, a ensuite cherché à multiplier les événements sur son territoire. Uniquement des challengers et des futures, afin de permettre aux jeunes locaux de se mesurer facilement aux autres promesses internationales. On joue désormais sans cesse en compétition dans la Botte.
Autre élément notable: il existe de l'autre côté des Alpes, depuis 2008, une chaîne de télévision gratuite dédiée au tennis. Elle diffuse l'ensemble des tournois du calendrier. La nouvelle génération transalpine a ainsi pu s'émerveiller durant l'enfance, devant les plus grands joueurs que sont Federer ou Nadal, mais aussi le local Fognini, pendant que le football, véritable marqueur d'identité en Italie, a perdu de sa superbe. La Serie A n'était plus ces dernières années cette ligue puissante qu'elle a été et la Squadra Azzurra, absente du Mondial en 2018 et 2022, a trop souvent privé son peuple de vives émotions. C'est aussi comme cela que de jeunes sportifs se tournent vers le tennis, qui augmente depuis 15 ans ses effectifs.
Le tennis italien s'est également diversifié. Alors que l'on produisait uniquement des spécialistes de terre battue, en raison du climat, la nouvelle génération de talents se montre davantage polyvalente. Jannik Sinner se sent un peu plus à l'aise sur surface dure. Même chose pour Luciano Darderi. Matteo Berrettini adore le gazon et Wimbledon constitue le tournoi préféré de Lorenzo Musetti. L'Italie se différencie sur ce point du modèle espagnol.
Le tennis féminin italien était à son apogée aux alentours de 2010, avec les redoutables Sara Errani et Francesca Schiavone. Il a semblé plus en difficulté par la suite, avant que Camila Giorgi, nouvellement retraitée des terrains, ne remporte le Masters de Montréal en 2021. Aujourd'hui, Jasmine Paolini est en finale de Roland-Garros. Elle peut aussi remporter le doubles avec sa compatriote Sara Errani. Elisabetta Cocciaretto, éliminée au quatrième tour, a quant à elle enchanté le court Suzanne Lenglen la semaine passée. Cette légère baisse de régime le temps de quelques années ne doit pas nous faire oublier que, malgré toutes les stratégies, le tennis est d'abord un sport individuel, ne couronnant que de rares exceptions, nées avec un talent inouï, et dont le parcours propre à chacun, parfaitement orchestré, est difficilement reconductible.
A l'heure du succès des Transalpins, et de Sinner, véritable star dans la Botte, l'engouement pour le tennis va crescendo. L'engrenage est maintenant enclenché. Tout devient plus simple. On parle dans les médias d'un effet «Sinner». Ce n'est pas que le natif du Trentin libère ou galvanise ses compatriotes de la même génération. Ce raccourci serait beaucoup trop facile, même si la fulgurante progression de Paolini, qui s'autorise désormais à rêver, interroge.
Les tournois de Florence et Naples prennent en revanche du galon. Le pays organise les ATP Finals et a accueilli durant plusieurs saisons le masters des étoiles montantes, ainsi que des phases de poules de Coupe Davis. Le nombre de licenciés explose. La fédération nationale revendiquait 550'000 adhérents en septembre 2022. Ils sont désormais 900'000. Au total, 4,5 millions d'Italiens pratiquent le tennis, un chiffre lui aussi en très nette augmentation, à nuancer toutefois, puisque l'Italie surfe pleinement sur la vague du padel.
Les courts sont pris d'assaut, si bien que certains clubs se voient dans l'obligation d'établir des listes d'attente. La fédération investit les écoles. Le projet «Racchette in Classe» vise à faire jouer 400'000 enfants dans le cadre scolaire.
Un cercle vertueux que la Suisse n'a semble-t-il pas réussi à instaurer, ou du moins maintenir. En 2016, moins de 12'000 juniors disposaient d'une licence. Ce seuil était pourtant toujours dépassé depuis le début des années 90. Un pic à près de 15'000 avait même été atteint en 2009, lorsque RF était à son sommet. C'est aussi pour cela que la relève tarde à se montrer de ce côté-ci des Alpes, même si bien sûr, la Suisse reste un pays de tennis, si l'on se fie au nombre de joueurs par habitants.