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Nick Kyrgios, issu de la culture NBA, peut devenir ce dimanche un grand joueur de tennis.
Nick Kyrgios, issu de la culture NBA, peut devenir ce dimanche un grand joueur de tennis.Image: sda

Jusque-là, Kyrgios n'était qu'un trublion. Peut-il devenir un champion?

«Nick ta mère» Kyrgios dispute sa première finale de Grand Chelem ce dimanche à Wimbledon (15 h). L'occasion de le percer à jour, de voir si le petit morveux (McEnroe) ne cache pas un grand manipulateur (Baghdatis) ou un athlète mort de trouille (Haas).
10.07.2022, 11:4510.07.2022, 11:46

Il dit qu'il ne dort plus, à peine une heure dans la nuit de jeudi à vendredi, même pas envie d'un petit whisky. «L'excitation de la finale», a-t-il avoué à la presse, preuve que contrairement à ce qu'il nous explique depuis des années, Nick Kyrgios ne «s'en fout» pas: il chérit le tennis bien plus qu'il ne veut l'admettre, peut-être même plus que le basket.

Mais avec lui, comment savoir? Kyrgios n'a pas son pareil pour paraître barjot et nigaud, «sale morveux», pour reprendre les termes de John McEnroe. Mais le même McEnroe surprend son monde en ajoutant vendredi:

«C’est l’une des personnes les plus intelligentes que je connaisse, sur et en dehors du court. Il est tellement intelligent qu’il n’a pas besoin d’entraîneur»

Jeudi, sur les terrains d'entraînement, Kyrgios tapotait des balles avec sa fiancée comme le feraient de vieux amis (très vieux amis) au Tennis Club de Givisiez. Dix mètres plus loin, Nadal donnait tout ce qu'il avait dans le ventre, avec une déchirure abdominale de 7 mm.

«Nick aime passer pour un glandeur mais en réalité, il bosse. Sinon il ne jouerait pas à un tel niveau», nous glissait Stan Wawrinka, réconcilié avec le gaillard, en mars 2019. Ce n'est pas le moins troublant avec Kyrgios: chacun semble en avoir une perception intime, fondée sur un vécu autant que sur des apparences plus que trompeuses: fallacieuses.

Après avoir reçu des insultes et, à quelques centimètres près, une balle dans la tête, Stefanos Tsitsipas l'a décrit comme une brute, une caillera de «court» de récré, et c'est exactement ça: Nick Kyrgios est un enfant terrible. De ceux que nous avons tous été ou côtoyés, dans toutes les écoles du monde où il y a suffisamment de mots à lancer et de papier à fumer.

Partant, la question (si obsédante en ce moment dans le tennis) n'est pas tant de savoir s'il faut en rire ou proscrire. La question nous renvoie plutôt à nous-mêmes, à une préférence originelle, possiblement inavouable, pour les mauvais garçons ou les enfants sages. Ici, pour les premiers de classe ou les sacrés numéros.

Cette idée qu'il est lourdingue le poursuit depuis ses premiers pas sur le circuit, épaules voûtées, démarche chaloupée, deux soucoupes sur les oreilles de peur qu'on lui les casse. Il est arrivé comme ça, en se grattant les roubignoles et en traînant nonchalamment une réputation de dadais testostéroné. Forcément, on a vu le «mâle» partout. On a pensé qu'il était insolent, jamais content. Carrément méchant.

Mais soyons justes: il n’a pas suffi de grand-chose. Il a suffi qu’il déboule avec une crête jaune, dressé sur ses ergots de jeune coq, pour apparaître comme le fils caché d'Andre Agassi et des Pussy Riot. Il n’avait pas encore ouvert le guide de communication de l'ATP qu’on lui donnait déjà des leçons de morale.

«Certains disent qu'il triche, mais je ne vois pas comment. C'est juste qu'il rentre dans la tête des autres. Il faut savoir sortir de ça. Certains le peuvent, d'autres pas»
Marcos Baghdatis dans L'Equipe

En l'observant, on voit bien le rapport ambigu à l'autorité, à la l'injustice, à tout ce qui touche aux limites de la résilience humaine. Les révoltes de Kyrgios ne sont pas feintes. Elles peuvent paraître puériles ou inutiles mais elles révèlent deux aspects de sa personnalité: le mâle dominant et la bête de compétition. Car, oui, Kyrgios ramène le tennis aux instincts premiers du règne animal, où «des hiérarchies adviennent y compris chez les primates (singes, hommes)», nous renseigne Wikipédia. Kyrgios est ce type-là. Un primate sans cravate (🎶).

Il est évident que si nous en avions la possibilité (ou le cran?), nous lui demanderions d'arrêter de faire le singe et de jouer sérieusement au tennis. Mais nous pourrions tout aussi bien nous reprocher à nous-mêmes de ne regarder que ses singeries et pas son tennis. De n’écouter que ses jurons et pas le bruit de sa balle dans le tamis soyeux, ce son d’une pureté sublime, cette frappe puissante et sauvage, même son service à la cuillère entre les jambes, le coup bas par excellence, tellement retentissant qu'il sonne l'intrusion de la facétie dans la stratégie. C'est l'autre problème de Kyrgios: parfois, on ne voit plus la finesse derrière la grande gueule. On oublie de parler de son tennis.

Preuve que ça change

«Je ne pense pas que depuis Sampras, j’ai vu quelqu’un servir aussi bien que Nick ici»
Mats Wilander vendredi

Et peut-être qu'il ne faut pas chercher aussi loin, en somme. Peut-être que le colosse est simplement nerveux, comme l'indiquent ses nuits blanches et ses crises de colère. Peut-être qu'il surjoue son personnage de gremlin sarcastique. Peut-être...

«Il a son propre chemin pour faire face à la pression, semble confirmer Tommy Haas dans L'Equipe. On sait tous qu'il pourrait être top 5, top 10 s'il le voulait vraiment. Ça sous-entend mettre de l'investissement, avoir des buts. Parfois, certains ont peur de ça, avoir des buts et ne pas les atteindre...»

Dans le tennis, des joueurs ont besoin de silence et de calme pour dissiper leur trac. Andre Agassi, parmi les cas de maniaquerie les plus pathologiques, ne tolérait pas le moindre désordre - chaque balle du bon côté, chaque spectateur à sa place. D’autres ont besoin d'effervescence et de vacarme. Kyrgios encore plus: il s'épanouit dans le chaos et la confrontation humaine.

Il a posté cette photo de lui enfant, avec la légende: «Ce jeune garçon avait faim.»
Il a posté cette photo de lui enfant, avec la légende: «Ce jeune garçon avait faim.»Image: insgtagram

Comme de nombreux incompris, il semble insinuer que cette époque n'est pas la sienne, que Dieu saura reconnaître les chiens, en particulier les chiens de cirque de la ba-balle jaune. Lui rêvait de basket et de grandes échauffourées. Lui n'admirait pas Roger Federer mais Kobe Bryant... et Jo-Wilfried Tsonga. A chaque fois qu'il hurle sa colère aux publics endimanchés, c'est comme un cri de détresse qu'il semble lancer à la NBA des black lives matter, du trash-talking et des motherfucker. «Nick ta mère» Kyrgios en a emprunté tous les codes et la culture, mais les dieux du tennis, à tout le moins ses arbitres, ne le lui ont pas rendu.

Son seul salut viendra de la ferveur populaire, d'une foule qui se presse à chacune de ses apparitions sur scène, joyeuse et un brin honteuse. Où qu'il joue, dans n'importe quel coin du monde, Kyrgios fait le plein. Enfants terribles et adultes consentants affluent dans un même courant, attirés par l'odeur du sang.

Les gens aiment l'élégance de Federer et le courage de Nadal. Mais à force de porter des valeurs de galanterie et de cordialité, de prêter allégeance à une élite embourgeoisée (l'indétrônable Big 3), ce même public en vient à espérer secrètement que Kyrgios joue son rôle de sale type, pour le bon équilibre de la pensée manichéenne. Les diffuseurs itou, pour les bons ressorts de la dramaturgie sportive.

Son clash avec Tsitsipas

Cette ambivalence affective a touché la rédaction de watson dont la rubrique sportive, la semaine dernière, a planché simultanément sur deux thèmes, «les rivalités trop saines du sport contemporain» et la question: «Est-il permis d'aimer Nick Kyrgios?» Au-delà du tempérament, il y a l'image. Cette image de garnement que «Nick ta mère» porte parfois comme un étendard:

«Je suis le paria du tennis australien. Je pense que mon exemple devrait servir à tous les enfants qui ont été marginalisés»
En conférence de presse vendredi

De même, il y a dans les coulisses du tennis le sentiment de plus en plus répandu que ses acteurs jouent la comédie de l’amour, tous «bros» en apparence et faux frères en aparté. «Le circuit est devenu fake, surtout la communication», nous glissait un ancien joueur à Roland-Garros. Kyrgios échappe à ce diktat de la confraternité obligatoire en crachant tweetant sur tout le monde.

Il est celui qui pallie à nos petites lâchetés ordinaires. Celui qui dénonce l'hypocrisie de Djokovic ou les traitements de faveur accordés à Nadal. Celui qui tance une dame peu pressée de rejoindre sa chaise: «Je peux vous aider?» Osons l'avouer: combien de fois avons-nous rêvé de morigéner l’un de ces traîne-savates?

Kyrgios passe pour un décérébré notoire mais un confrère australien éminemment sage nous décrit «un grand timide qui fuit la solitude, qui a besoin de ses proches et souffre souvent du mal du pays»; capable de considération pour ses semblables et de pensées charitables. Et si le «mâle» était plus profond? Et si Kyrgios était juste un enfant terrible qui refuse de grandir? Qui a peur de gagner? D'exceller? D'assumer? Cette question-là, en tous les cas, est permise. La réponse tombera cet après-midi.

Version actualisée d'un article paru le mardi 5 juillet sur watson

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