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7 morts au Pigne d'Arolla: «Le guide a fait tout faux»

André Anzévui est guide depuis près de 50 ans.
André Anzévui est guide depuis près de 50 ans. Image: DR

Drame du Pigne d'Arolla: «Ce jour-là, le guide a fait tout faux»

André Anzévui, la figure de référence lorsqu'on parle de montagne à Arolla, revient sur le drame qui a coûté la vie à sept alpinistes en 2018 et inspiré un documentaire rediffusé mardi sur RTS2.
15.05.2023, 15:5616.05.2023, 10:38
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André Anzévui se souvient très bien de ce qu'il faisait le dimanche 29 avril 2018, ou plutôt «le jour de l'accident», comme il l'appelle depuis. «J'étais chez moi, à Arolla. Je me préparais pour aller skier dans la région du Mont Fort. J'ai regardé la météo comme chaque matin, et quand j'ai vu qu'un front de mauvais temps venait du sud et entrait vers 8 h 30 à Arolla, je me suis dit: «J'espère qu'il n'y a pas des fous qui essaient de traverser le Pigne aujourd'hui, car on aura de sérieux problèmes en fin de journée.»

Les problèmes sont arrivés après que plusieurs alpinistes ont tenté la traversée; sept d'entre eux sont morts de froid, pris dans une terrible tempête de foehn qui les a obligés à passer la nuit à plus de 3000 m d'altitude dans des conditions épouvantables. C'est cette histoire que raconte le documentaire diffusé par la RTS et intitulé «Piège mortel sur la Haute Route».

En le visionnant, André Anzévui (68 ans) a revu le ciel menaçant qui l'avait incité à décommander sa sortie à ski ce jour-là et à «rentrer à Verbier pour boire une bière. Je n'avais pas envie de prendre des risques, car je savais que la tempête allait arriver. Et, de fait, le Pigne d'Arolla était dans la tourmente dès 10 h.»

À 10 h 01, le sommet est dans le dur.
À 10 h 01, le sommet est dans le dur.Image: RTS

Le Valaisan, que l'émission Mise au Point a décrit un jour comme «la figure de référence lorsqu'on parle de montagne à Arolla», n'a jamais oublié cette journée. Ni les leçons qu'il en a tirées et sur lesquelles le documentaire n'insiste pas assez selon lui.

«C'est triste à dire, mais la vérité qu'on pouvait tirer d'un accident comme celui-ci n'a jamais été publiée»

Cinq ans après les faits, le guide chevronné, qui estime avoir fait «entre cinquante et soixante fois la Haute Route» (itinéraire mythique de six étapes entre Chamonix et Zermatt), prend la parole pour raconter «la vraie réalité des choses».

Dans le film de Frank Senn, diffusé sur la chaîne romande, on apprend que le groupe de dix alpinistes (huit clients, le guide Mario Castiglioni et sa femme) s'est retrouvé sur un parking avant le départ. «On a fait connaissance, tout le monde était détendu», témoigne Julia Hruska, une des rescapées.

La rencontre entre les participants.
La rencontre entre les participants.Image: RTS

Au cours de ce premier échange, plusieurs membres de la cordée ont découvert leur guide pour la première fois. «Je ne savais absolument rien de lui. Quelques amis de Milan le connaissaient. Il semblait avoir une bonne réputation», dit Tommaso Picciolo, un autre survivant.

Cette scène a troublé André Anzévui.

«Dans les années 80, quand on partait faire la Haute Route, on connaissait nos clients. Les contacts se faisaient d'abord par téléphone, puis nous rencontrions les gens pour leur donner des explications sur l'équipement, la nourriture, etc. Et c'était seulement après ces échanges que l'on arrêtait une date.»
«Le problème, c'est qu'aujourd'hui, tout se fait par Internet. Chacun s'inscrit de son côté. Les gens achètent la Haute Route comme s'ils achetaient des croissants à la boulangerie, et partent avec un guide qu'ils ne connaissent pas et qui ne les connaît pas davantage. On parle quand même d'une activité qui devient à risque dès que les conditions changent!»

Comme la plupart des dix membres de la cordée ne se connaissaient pas, ils ne pouvaient pas savoir le niveau de chacun. Dans le film, Julia Hruska avoue d'ailleurs: «Le premier jour, on a skié, fait des traversées, gravi des pentes assez raides avec des rochers (...) C'était peut-être aussi un test pour voir comment le groupe fonctionnait, déterminer qui était plus fort ou plus faible, expérimenté ou non...»

Un passage délicat lors de la 1re étape.
Un passage délicat lors de la 1re étape. Image: RTS

André Anzévui estime que les prémices du drame sont déjà perceptibles à cet instant.

«Quand vous partez sans savoir si les personnes qui vous accompagnent sont capables de faire un virage, un chasse-neige ou une conversion (réd: un changement de direction dans une forte pente), c'est grave car c'est la base. C'est comme donner une Formule 1 à quelqu'un qui n'a pas son permis. Une fois que vous êtes dans la tourmente en montagne, vous êtes à 300 km/h dans le baquet d'une monoplace, c'est cela qu'il faut comprendre.»

Le guide valaisan pointe une nouvelle fois la légèreté des organisateurs de randonnée.

«Faites l'essai: inscrivez-vous pour faire une partie de la Haute Route, vous verrez si on vous demande de venir faire deux jours d'entraînement pour connaître votre condition. On vous questionnera peut-être sur votre niveau de ski, mais chacun l'interprète comme il veut.»
«Le problème, quand on part en groupe et que les gens ne se connaissent pas, c'est que dès qu'il y a un souci, on va dire que c'est à cause de l'autre si on est en retard. Le plus lent va s'inquiéter en estimant qu'il n'arrivera jamais à suivre et que c'est une catastrophe, mais une fois que vous êtes dans la tempête, il est trop tard.»

C'est exactement ce qu'il s'est passé avec la cordée de dix en 2018. Luciano Cattori, le troisième survivant, explique à la télévision que «du point de vue de l'alpinisme, certains n'étaient pas très expérimentés. Le niveau était assez variable entre les différents participants». Julia Hruska ajoute que le groupe «se rendait bien compte que Gabriela était certainement la plus faible d'entre nous. Elle avait aussi des problèmes au pied. Lors de pauses prolongées, il lui arrivait d'enlever ses chaussure de ski. Evidemment, ce n'est pas idéal quand on fait une course de plusieurs jours.»

Gabriela lors d'une pause.
Gabriela lors d'une pause.Image: RTS

Pour ne rien arranger, le groupe était bien trop nombreux pour partir avec un seul guide. C'est ce que souligne notre interlocuteur:

«Un guide sur dix personnes, ça ne se fait pas. Dès qu'il y a plus de cinq clients, il faut deux guides, c'est une chose qui est claire. Un des participants peut faire un malaise ou avoir de la fièvre, et alors il faut porter tout son matériel jusqu'au bout de l'étape.»

Le groupe passe malgré tout les trois premiers jours sans encombre et arrive à la cabane des Dix la veille du drame. Le documentaire nous apprend que l'endroit (qui peut accueillir jusqu'à 125 personnes) est «bien rempli» et qu'une certain agitation y règne. La tempête est annoncée pour le lendemain, les guides discutent entre eux afin de prendre la meilleure décision. Mario Castiglioni, lui, se tient un peu à l'écart. Une attitude pour le moins étrange, selon «Dédé» Anzévui:

«Je ne connaissais pas Mario, mais force est de constater qu'il a fait tout faux. À la suite du drame, des enquêtes ont été faites dans les refuges depuis Chamonix, afin de comprendre comment il se comportait... Je connais très bien les gardiens de la cabane des Dix, on en a longtemps parlé. Les autres personnes présentes la veille de la tempête se sont regroupées pour pouvoir prendre une décision: est-ce qu'on y va? A-t-on le niveau?»

Dans le documentaire, la voix off explique que «Mario ne prend aucune décision et laisse ses clients dans l'incertitude».

Le guide italien (à droite) et sa compagne, qui faisait elle aussi partie de l'expédition.
Le guide italien (à droite) et sa compagne, qui faisait elle aussi partie de l'expédition.Image: RTS

Le lendemain matin, trois groupes décident de partir en direction du Pigne d'Arolla malgré les risques. André Anzévui n'en revient toujours pas.

«Puisque la cabane était bien remplie et que seules trois cordées sont parties, où sont allées les autres? Les gens ne sont quand même pas tous fous! Quand vous voyez que presque tout le monde évacue, vous ne restez pas pour faire front dans la tempête. Or c'est exactement ce qu'ils ont fait.»

Le Valaisan nous pose ensuite une question: «Pourquoi un guide prend-il la décision de continuer malgré des conditions aussi épouvantables?» On répond en citant le documentaire: Mario Castiglioni avait rendez-vous en Sardaigne au lendemain de l'arrivée prévue à Zermatt. M. Anzévui nous coupe aussitôt:

«Attends, attends... pour aller en Sardaigne, il faut déjà arriver à Zermatt. Pour moi, sa décision est une question d'argent. Sachant qu'il est avec 8 personnes qui ont chacune payé 1500 francs, quand il est sorti de la cabane des Dix ce matin-là, il s'est sans doute dit: «Si je ne vais pas aujourd'hui jusqu'aux Vignettes ou à Nacamuli, je perds 100 francs la demi-pension à la cabane.» Multiplié par 8, ça fait 800 francs qu'il ne se met pas dans la poche.»

Le rescapé Tommaso Picciolo dira par la suite que «Mario a été stupide et nous, nous avons été stupides de le suivre». L'effet de groupe a-t-il joué un rôle déterminant? Les participants ont-ils écarté l'idée même de remettre en cause l'autorité du guide, ce professionnel de la montagne qui en savait plus qu'eux? Cette fois, c'est à nous d'interroger André Amzevui et de lui demander si certains de ses clients ont déjà refusé de le suivre par peur du risque. «Les clients n'ont pas besoin de dire qu'un endroit est dangereux, car en général, le guide le dit avant eux», répond-il, insistant sur un point: «La montagne ne tue pas, c'est l'Homme qui va se tuer en montagne. Ce sont deux choses différentes.»

André Anzévui.
André Anzévui.Image: RTS

Parmi les rescapés de la tempête du 29 avril 2018, un petit groupe de Français étonne. Ces deux couples s'en sont sortis alors qu'ils faisaient la Haute Route sans guide, mais surtout en se repérant avec une carte et une boussole.

Cette méthode de déplacement a surpris André Anzévui, qui s'est senti un peu mal à l'aise en écoutant le discours tenu par les quatre survivants. Il explique pourquoi:

«Faire la Haute Route avec une boussole, pour quelqu'un qui connait la montagne, c'est ridicule. On ne va plus en haute altitude avec des objets datant de la première guerre mondiale. On fait de très bon GPS depuis plus de 20 ans! Si les Français, qui ont aussi passé la nuit dehors, s'en sont sortis, ce n'est en tout cas pas grâce à leur boussole, mais parce que les femmes ont vu un bout de caillou et se sont dits qu'il les abriterait du vent.»
Les quatre Français ont témoigné dans le documentaire.
Les quatre Français ont témoigné dans le documentaire.Image: RTS

Le premier (et le seul) des trois groupes qui arrivera à la cabane des Vignettes sera celui des Américains. Le guide Steve House et ses clients poussent la porte du refuge comme prévu à 11 h 30. Un immense soulagement gagne la cordée, qui se congratule sitôt arrivée dans le local à chaussures. André Anzévui est dubitatif.

«Je n'avais encore jamais vu des gens, une fois arrivés au refuge après une journée où ils étaient presque sûrs de mourir, applaudir leur guide avant de dire bonjour au gardien, ou avant d'appeler les secours pour prévenir qu'il y a peut-être des gens qui sont encore dehors.»

Les Américains savaient que deux cordées (celle de Mario Castiglioni et celle des quatre Français) étaient derrière eux. Steve House explique en effet que «dans la montée vers le Pigne d'Arolla, il y avait deux autres groupes. En l'espace de quinze minutes, on est tous arrivés au pied de la Serpentine.» Pourquoi dès lors n'a-t-il pas prévenu les secours en ne voyant personne arriver à la cabane? Surtout que les Français avaient réservé leur place dans le refuge et n'avaient pas appelé pour décommander. Leur vie était peut-être en danger.

Steve House.
Steve House.Image: RTS

Dans le documentaire, le guide américain rappelle que beaucoup de groupes ne prennent pas la peine d'annuler leur réservation. «On est donc dans une zone grise. On ne sait pas qui vient, et qui ne vient pas. Il arrive tout le temps que des gens renoncent sans prévenir.» Mais ces explications ne convainquent pas vraiment M. Anzévui.

«La moindre des choses, compte tenu des conditions météo extrêmes et des informations à disposition des Américains, aurait été de s'assurer que personne n'était en danger. Steve House s'est bien marché dessus...»

Pendant que certains sont à la cabane des Dix, d'autres sont toujours dehors, à lutter contre les éléments. Les images du documentaire sont impressionnantes; on y voit des alpinistes soufflés par la tempête qui se déchaîne, s'épuisant face au vent qui manque de les faire tomber à chaque pas.

«Les gens qui sont décédés ont souffert le martyre, j'en suis plus que persuadé. Ils ont mis 6 h pour faire ce que l'on fait d'ordinaire en 45 minutes. 6 h à tourner en rond... Les minutes ont dû être longues.»
André Anzévui
Les temps de passage de la cordée, arrivée à 9 h 11 au pied de la Serpentine puis à 16 h 54 au col du Pigne.
Les temps de passage de la cordée, arrivée à 9 h 11 au pied de la Serpentine puis à 16 h 54 au col du Pigne.
«Les acteurs ont très bien reproduit la souffrance qu'une tempête peut causer. J'ai moi-même vu des gens mourir de froid lors de certaines opérations de sauvetage. Quand on les découvrait enfin, on n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de les accompagner, car ils n'avaient plus assez de force pour survivre. Combien de fois, il y a 25-30 ans, on ramenait des gens qui mourraient à 30 mètres du refuge?»
André Anzévui

Comme Mario Castiglioni fait partie des personnes décédées, le Ministère public a abandonné la procédure. S'il avait survécu, une enquête aurait été ouverte sur les infractions de blessures et d'homicides par négligence en raison de sa fonction de guide de montagne responsable. «S'il s'en était sorti, je pense qu'il aurait été condamné à de la prison», estime André Anzévui, qui insiste pour que l'on fasse passer un message «aux futurs montagnards»: «On ne s'inscrit pas pour un périple en montagne comme on va voir un match du FC Sion au stade de Tourbillon.»

Le documentaire en intégralité

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