Les cubes vidéo dans les patinoires suisses ont une fonction secrète
On joue la 12e minute de ce match de National League entre Langnau et Rapperswil, ce samedi. Le score est toujours vierge. L'attaquant emmentalois Joel Salzgeber a le but vide devant lui.
Le gardien adverse Ivars Punnenovs est à terre, impuissant, sur la glace comme un scarabée sur le dos. Salzgeber n'a qu'à pousser le puck dans la cage pour marquer. Mais la rondelle n'y rentrera jamais. Elle est déviée au-dessus du but par la canne du portier de Rapperswil, qui vole dans les airs. Coup de sifflet des arbitres. Jeu interrompu. Une scène extrêmement rare.
La séquence en vidéo
Mais cet exploit d'Ivars Punnenovs aurait dû être sanctionné d’un penalty pour Langnau. Pour rappel, il est interdit de stopper ou dévier un puck en lançant sa canne. Mais tout est allé si vite que les deux arbitres principaux, Roland Gerber et Micha Hebeisen – pourtant très compétents –, n'ont pas vu le geste illicite. Et ils n'étaient pas autorisés à revoir cette scène à la vidéo. Aucune sanction, donc.
Il y aurait toutefois eu un moyen de revoir cette action. Mais un moyen qui se situe dans une zone grise, au-delà de tout règlement. La façon en question? Lever les yeux au plafond et regarder le cube vidéo. Dans toutes les patinoires, la régie diffuse sur les écrans du cube – instantanément – les actions chaudes du match. Mais ces images sont destinées aux spectateurs. Pas aux arbitres, qui ne doivent pas s'appuyer sur elles pour prendre leurs décisions.
On a interrogé à ce sujet un directeur de jeu très expérimenté. Sa réponse:
L'homme au maillot zébré explique comment ses collèges et lui peuvent agir subtilement dans pareille situation:
Est-ce déjà arrivé? Notre arbitre se contente d'un: «C’est possible…» Les cubes vidéo dans les patinoires ont peut-être une importance plus grande que ce qu'on pense.
Et le régisseur de la patinoire a tout intérêt à être malin: montrer impérativement en entier, sur le cube vidéo, une scène litigieuse favorable à l’équipe à domicile. Peut-être même deux fois. Si l’action est en faveur des visiteurs, mieux vaut diffuser de la publicité.
«La canne a glissé de ma main»
Ivars Punnenovs est resté humble après cette «parade de la décennie». «C’était simplement de la chance». Il assure ne pas avoir lancé sa canne.
Une explication sincère, qui doit s’approcher de la réalité.
A cette situation cocasse s'ajoute un détail non moins cocasse: l’arbitre principal, Roland Gerber, est originaire de l’Emmental et a lui-même joué autrefois pour Langnau.
Lors de la pause dévolue à l’équipe nationale, le 7 novembre, lui et Joel Salzgeber, entre autres, avaient été invités à un «dîner hockey» à Langnau et avaient longuement échangé sur les joies et les peines du métier d’arbitre. Lors de leur prochaine rencontre, ils auront de nouveaux sujets de conversation.
Ce «stockgate» («scandale de la canne») est typique de ce que les Nord-Américains appellent la «Puck Luck» («la chance du puck»). Le hockey sur glace est un sport rapide, intense et rugueux, pratiqué sur une surface lisse. De loin plus imprévisible que le football.
Les entraîneurs peuvent préparer un match avec le plus grand soin, envisager tout ce qui est humainement possible, les joueurs peuvent être obéissants et disciplinés, mais la «Puck Luck» – comme dans le cas de Joel Salzgeber – peut tout bouleverser, orienter un match dans une tout autre direction ou le décider. A fortiori dans des rencontres intenses en fin de saison.
Le classement de National League
Cette canne, qui a apparemment glissé de la main du gardien de Rapperswil, pourrait coûter à Langnau – actuellement 11e, avec le même nombre de points que le 10e (Bienne) – une participation aux play-in. Les Emmentalois ont fini par perdre 4-3 face aux Saint-Gallois. Le résultat final aurait peut-être été différent si Langnau avait ouvert le score sur le penalty qui aurait dû lui être accordé.
Adaptation en français: Yoann Graber
