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Commentaire

Siffler Lionel Messi, c'est un peu taguer la Joconde

Les oreilles du prodige argentin sifflent encore du traitement reçu dimanche, et dont l'écho résonne dans le monde entier. En insultant leur icône, les supporters du PSG n'ont pas seulement perdu la tête: ils ont perdu la mémoire.
14.03.2022, 18:5615.03.2022, 08:14

Ce n'était pas seulement des sifflets pour avoir raté un geste, pour avoir manqué de jugeote ou de hardiesse. C'était une chasse à l'homme. En un tumulte barbare, les sifflets l'ont poursuivi aux quatre coins du terrain, du début à la fin, jusque dans le dos des défenseurs adverses, où Lionel Messi semblait chercher une cachette (car c'est bien de Lui dont il s'agit et du match qui, dimanche, a opposé Paris à Bordeaux).

Ces sifflets en bande organisée n'ont rien à voir avec de la colère. Ils n'ont pas pour vocation de tancer, d'éperonner ou de désapprouver. Ils sonnent l'hallali. Ils sont l'insulte. Ils sont le crachat. Ils sont le harcèlement. Il sont la curée des lâches et des méprisants.

A chaque fois qu'il touchait le ballon, Messi était ce premier de classe que la horde des médiocres pourchasse, dans la cour de récré, avec un instinct grégaire, avec un sentiment jubilatoire de toute-puissance rendu possible par l'addition salée des petites aigreurs personnelles.

Ces bandes d'ultras soutiennent en groupe des opinions qu'ils seraient incapables de porter seuls, à peine de les orthographier juste et de les étayer un peu, à part le fameux «payé à ne rien foutre» que les poltrons de France et de Navarre appliquent à toutes les (bonnes) situations qui les dépassent, du politique au sportif.

«Le football n'a vraiment aucune mémoire... C'est une honte. Je suis toujours avec vous les frères»
Luis Suarez, ex-coéquipier de Messi et Neymar à Barcelone

C'est la première impression que produisent les sifflets des supporters parisiens à l'encontre de Messi: la vanité. L'indécence à dénoncer un manque de talent quand on en manifeste soi-même aussi peu. En quoi l'ire des velléitaires est-elle censée atteindre un petit homme timide qui a fait de son existence une succession d'exploits individuels?

Sur le fond, il est amusant de lire les reproches adressés à Messi, outre un penalty raté. On fait remarquer qu'il marche alors qu'il est bien payé, ce qui revient cher le kilomètre. C'est l'histoire du talent. Le talent à travers les âges et le prisme du mérite. C'est engager Dali pour repeindre une façade et lui reprocher d'être plus cher que Montangero & fils SA, outre une tâche sur un volet. C'est la deuxième impression diffusée par les sifflets de dimanche: les ultras du PSG sont des cuistres. Ils s'intéressent moins au football qu'à leurs banderoles commentées au journal de «20 Heures», petits frissons de gloire pour fripons anars.

Avec leurs rimes débiles et leurs rodomontades de mecs faciles, ces groupes, dimanche, ont non seulement perdu la tête, mais la mémoire. Ils ont oublié que Paris a hérité miraculeusement d'une légende du football et que, même si cette figure est un peu décatie, même si elle rayonne un peu moins qu'avant, elle reste unique. Historique.

Ils ont oublié ce jour béni de l'été 2021 où un avion surgi d'un halo de lumière, comme une apparition messianique, fut accueilli comme le Sauveur à l'aéroport du Bourget, tandis qu'ils étaient prosternés sur le tarmac en psalmodiant «Meeeeeessi, Meeeeessi, Meeeeessi». Un vrai fidèle n'a pas la foi en août et la haine en mars. Un vrai fan sait reconnaître les siens: pour lui, un enfant prodige ne peut pas être un fils de pute.

Comprenez-vous les sifflets du public parisien contre Lionel Messi?

Ils ont oublié que Messi a quitté Barcelone en pleurant, qu'il n'avait rien demandé, et qu'ailleurs la vie ne va pas de soi, même avec un bon matelas. Etrange de constater, lorsqu'il est question d'un footballeur vedette, comme l'aspect humain échappe à la grille d'analyse, comme ce paramètre est swipé, zappé, avec des réflexes de Playstation. Etrange cette façon de penser chez les pauvres supporters qu'ils ont le monopole de l'inquiétude et de la mélancolie, qu'un homme bien payé n'a pas lieu d'être sensible, vulnérable ou faible.

Au final, ces sifflets sonnent à nos oreilles comme des piailleries d'enfants gâtés, déçus que le jouet dont ils rêvaient, ramené fièrement par papa Nasser et maman Leo, soit déjà vieux et démodé. Ils auraient voulu frimer dans toute l'Europe, brandir «leur» Messi à la face d'autres richetots, montrer comme ils sont devenus grands et beaux, mais le Real Madrid leur a sorti un vieux Benzema, il les a un peu ridiculisé, et avec le rêve brisé vient l'envie de casser le jouet, des coups de gueule dans les bronches façon «casse-toi pauv'con», et t'es trop nul papa Nasser, et va-t'en maman Leo...

Comme l'écrit joliment Vincent Duluc, il y a ici une manière de considérer «la victoire comme un dû et l'échec comme une trahison. En oubliant, comme l'écrivait Nick Hornby, que la déception est l'essence de la vie de supporter». Il y a une façon d'estimer que la Ligue des champions est le prix de leurs éloges bon marchés et leurs chants à deux balles. Ce n'est plus de l'ingratitude: c'est de l'arrogance.

Les sifflets contre Messi ont, en cela, célébré la société du «Y a qu'à» et du bonheur immédiat, une société où n'importe quelle voix revendique une position dans l'espace publique, fusse sur les grillages d'un stade de foot. C'est ainsi que de simples boulangers ou journalistes s'emploient à défendre des causes justes, du licenciement de Leonardo au retour du 3-4-3, en se croyant utiles (cause un jour, cause toujours).

Cette forme exacerbée de «Y a qu'à» est cultivée en France par quelques pipelettes de renom, en tête Jérôme Rothen et Daniel Riolo, dont l'activité d'expert consiste à trouver les mots les plus durs qui permettent de taper le plus fort.

A ce petit jeu, ils ont fini par enfoncer Messi. Et si l'Argentin ne mérite pas nécessairement des louanges, nul doute que Paris ne mérite pas davantage Messi. D'ailleurs, il existe de très bons coureurs à pied pour beaucoup moins cher.

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