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Incompétence, pingrerie, désordre: quel avenir pour le foot romand?

Après la relégation de Lausanne, Sion est à nouveau en danger. Quel avenir pour le foot romand?
Après la relégation de Lausanne, Sion est à nouveau en danger. Quel avenir pour le foot romand?

Incompétence, pingrerie, désordre: quel avenir pour le foot romand?

Après la relégation de Lausanne, Sion est à nouveau en danger, tandis que Servette enchaîne des parcours relativement neutres. Avis pointus et aiguisés sur un déclin romand qui dure depuis 23 ans.
18.05.2022, 18:5819.05.2022, 08:12

Si Zurich a pu devenir champion avec un fonctionnement à l’ancienne, constitué d’un système patriarcal (un mécène comme à Sion) et de ressources locales (un vivier comme à Servette), pourquoi le football romand, lui, est-il incapable de remporter le moindre titre depuis 1999? Pourquoi semble-t-il voué à une destinée obscure et velléitaire, quelque chose d'irrémédiablement provincial?

Nous avons approfondi la question avec trois experts:

  • Steven Lang, ancien joueur de Nantes, Servette, Lausanne, Xamax, Grasshopper, Aarau, Saint-Gall et Vaduz.
  • Raffaele Poli, responsable de l'Observatoire du football du centre international d'étude du sport (CIES) à Neuchâtel.
  • Pablo Iglesias, ancien manager du Lausanne Sport et entraîneur assistant pendant quinze années dans les sélections suisses M18 à M20.

Les dysfonctionnements
«Lausanne était géré depuis Nice avec un joystick»

Raffaele Poli est convaincu que la fièvre spéculative des années 90, les affaires et les faillites, ont ruiné la réputation des clubs lémaniques. «Servette et Lausanne ont mal géré ce tournant, avec une grande instabilité à leur tête et une perte d'identification de leur public. Ces crises sont toxiques car quand un club perd la confiance de son bassin de population, il met des années à la regagner. Quand il la regagne…»

Servette reprend son sérieux sous la tutelle de la Fondation Hans Wilsdorf, propriétaire de Rolex. Lausanne a moins de chance avec la multinationale Ineos. «Selon moi, le problème n’est pas Ineos mais la centralisation du pouvoir à Nice», corrige Pablo Iglesias, qui connaît parfaitement la maison. «On peut certes imaginer une méthode commune, une stratégie et une vision définies par un organe faitier. Mais on ne peut pas demander à une personne qui n’a aucune connaissance de l'environnement, je dis bien aucune, de prendre son joystick et de diriger le LS depuis Nice. La distance n’aide pas à comprendre la complexité d'un pays trilingue et morcelé.»

Steven Lang établit le même constat: «Quand on pense à Ineos ou à Rolex, on pense immédiatement aux moyens et on sait que c’est primordial. Mais une multinationale ne maîtrise pas forcément les particularités du football suisse (la preuve avec Lausanne). Elle est parfois trop éloignée du contexte local.»

Pablo Iglesias l'a vécu au quotidien. Il pointe des remplaçants importés de France et «parqués entre eux à Lausanne: c’est comme si on avait recréé le bled». Il raconte la cellule de recrutement à Nice:

«Des dizaines de geeks sont enfermés dans une salle pour compulser des données. Ils engagent certains joueurs sur data. Je suis peut-être vieux jeu mais avant de signer un renfort, j’ai besoin de le voir»

Steven Lang appuie: «Je suis favorable aux investisseurs étrangers mais je doute qu’ils réussissent avec des staffs techniques qui ne connaissent rien à la Suisse. A YB, tout tourne autour de Christoph Spycher. A Thoune, où les moyens sont très limités, ils ont Andy Gerber. A Saint-Gall, ils ont Alain Sutter. Si les multinationales associent la compétence aux moyens, ce sera le jackpot. Sinon…»

Alain Sutter, directeur sportif de Saint-Gall.
Alain Sutter, directeur sportif de Saint-Gall.Image: sda

Pablo Iglesias brandit l’exemple de «la famille Canepa au FC Zurich, de Mme Oeri à Bâle ou des frères Rhis à Young-Boys: des propriétaires locaux, personnellement investis, garants d'une certaine stabilité. Ils n’ont pas la même logique qu’une multinationale.»

Iglesisas ne serait pas opposé à quelques mesures protectionnistes: «En Allemagne, un seul actionnaire ne peut détenir plus de 40% du capital. Jamais un émir n'achètera un club de Bundesliga. En Belgique, c'est l'exact opposé, les clubs sont détenus en majorité par un fond de placement. La Romandie se situe dans un entre-deux qu'elle doit appréhender avec la plus grande précaution.»

Raffaele Poli opère une distinction très nette entre Lausanne et Servette: «Ineos a acquis un club suisse dans l’optique de s'en servir comme tremplin, ce qui n’est pas le cas de Rolex. Le LS permet de créer des synergies avec Nice. En outre, Ineos n’a pas la volonté d'y dépenser plus qu’il n’en faut.»

Cette pingrerie n'est pas le fait de Christian Constantin, relève Steven Lang, qui désigne le FC Sion comme un défi à la gentrification galopante: «On peut critiquer le président Constantin mais sans lui, le FC Sion ne serait pas ce qu’il est. Gérer un club n’est pas simple.» Le gérer seul encore moins.

C'est également le parallèle que dresse Raffaele Poli: «Avec son bassin de population, Servette possède un potentiel inégalé dans le football romand, sans commune mesure avec Sion par exemple. On voit pourtant que les deux clubs, s’ils sont gérés de manière très différente, obtiennent des résultats assez équivalents. On pourrait attendre davantage de Servette.»

La politique sportive
«Servette regorge de jeunes talents mais il préfère engager des Français âgés»

De l'avis général, Genève est la cité du football. Steven Lang peut en témoigner: «Il existe un gros réservoir dans l’agglomération genevoise. Quand un jeune intègre la première équipe de Servette, on sait qu’il a du talent. Je pense que seul Zurich possède une telle concentration de joueurs forts, avec davantage de concurrence encore.»

Pablo Iglesias émet un regret:

«Servette forme des jeunes mais il ne les aligne pas volontiers en première équipe, ou alors par obligation, depuis que la Fondation a réduit son soutien financier de 25%»

Un avis que partage Raffaele Poli: «Les joueurs percent mais ils partent vite. Selon moi, Servette arrive à un moment de son développement où il pourrait être plus ambitieux, plus courageux, dans l'optimisation de ses jeunes. Il pourrait capitaliser sur la réussite d’Imeri plutôt que de fournir des champions à Zurich ou d’engager de nombreux joueurs français d’un certain âge.»

Kastriot Imeri, dernière révélation du football genevois.
Kastriot Imeri, dernière révélation du football genevois.

Pablo Iglesias relève que Servette est aussi, avec Lausanne, le seul club romand à posséder un centre de performance. «Plus l’identité locale est forte, comme à Servette, peut-être à Sion, éventuellement à Xamax, plus il est facile d’attirer des talents de la région. Or Genève en regorge, certes. Mais Lausanne aussi...»

Iglesias note que «Vaud possède le troisième contingent du football suisse (environ 130 clubs) derrière Zurich (250) et Berne (200). La logique voudrait que ce vivier lui confère un avantage concurrentiel décisif. Un temps, Vaud a compté jusqu’à 24 joueurs dans les différentes sélections nationales. Malheureusement, il n’est pas facile de développer une identité cantonale, voire romande, quand on est l'antenne satellite d'un club étranger.»

«Les jeunes suisses sont pénalisés»

«Lausanne a appliqué une stratégie différente depuis mon éviction. Il a souhaité introduire une concurrence étrangère. Pour les joueurs du crû, c’est un peu la double peine car, en Suisse, on leur demande de concilier le sport et les études. Ils se retrouvent à devoir gagner leur place contre des étrangers qui n’ont que le football dans la vie. Ceux-ci percent logiquement plus vite, tandis qu'un Suisse atteint généralement sa maturité vers 20 ans. Chez nous, il n’existe pas de Vinicius ou de Gabri installés en équipe première à 17 ans. Ou alors, ce sont des cas isolés.»
Pablo Iglesias

Iglesias soulève une autre limite de la concurrence étrangère: «Le droit du travail met un éducateur suisse à 5 ou 6000 francs par mois, alors que des entraîneurs compétents font le même job au Portugal pour 2500 euros.»

Une alternative peut-elle venir des régions, des creusets, avec des processus moins compliqués? Comme le relève Steven Lang, la formation n'est pas le point fort de Sion et Xamax. Leur politique de coups donne des résultats non moins aléatoires. Mais Raffaele Poli rappelle que le club valaisan, avec un recrutement d'apparence frénétique, «a aussi réalisé quelques plus-values intéressantes sur le marché des transferts. Tout n’est pas à jeter».

Constantin & fils, une entreprise familiale avec un fonctionnement familial.
Constantin & fils, une entreprise familiale avec un fonctionnement familial.

La concurrence alémanique
«Moins de talents, plus de rigueur et d'exigence»

Pour avoir effectué la majeure partie de sa carrière en Suisse alémanique, Steven Lang «assure qu’il y a bien plus de talents... en Romandie. C’est clair et net. Mais au risque de verser dans les clichés, l’exigence n’est pas du tout la même. Partout où j’ai joué, à GC, Aarau ou Vaduz, ça cause peu et ça travaille. Les Alémaniques sont plus carrés, plus organisés, plus rigoureux. Ce n’est pas une légende.»

Steven Lang estime que «les infrastructures de GC sont inégalées en Suisse. Toutes les équipes, des jeunes à l’élite, sont réunies dans le même complexe. Il y a une unité de lieu et de doctrine».

«GC est aussi le club le plus titré du pays. On le ressent au niveau du vécu et de la culture de travail»
Steven Lang

Et néanmoins, le club zurichois souffrirait de la comparaison avec Nantes, où Steven Lang a suivi sa formation: «Toutes les équipes y pratiquent le même style de jeu. Le terrain des pros est situé tout en haut, celui de la réserve juste en dessous, les jeunes encore un cran en dessous, etc. Il y a cette idée très présente de gravir les échelons.»

Steven Lang sous le maillot de GC.
Steven Lang sous le maillot de GC.

Les Alémaniques sont-ils tellement plus efficaces, tellement mieux structurés, que la Romandie semble promise à des luttes de sous-préfecture? Pablo Iglesias insiste sur un aspect: «Les grandes familles de propriétaires, soucieuses de leur honorabilité, amènent de la stabilité aux clubs alémaniques.» Mais l'évaluation des compétences est plus nuancée. «YB vante la qualité de sa formation. J’ai beaucoup d’estime pour le travail de Christoph (Spycher) mais il ne faut pas raconter n’importe quoi», sourit Pablo Iglesias.

«YB ne forme pas: il va chercher des jeunes joueurs suisses qui n’ont pas percé à l’étranger, comme Sow ou Mbabu, il les met en valeur puis il les revend»

«Tout n’est pas rose non plus chez nos voisins, renchérit Raffaele Poli. On voit qu’à Bâle, les dirigeants se tirent dans les pattes. Mais les clubs alémaniques possèdent une force que les Romands ont un peu perdue: l’attachement du public. Les affluences de spectateurs, l’identification des entreprises, tout indique que Saint-Gall ou Lucerne, pour prendre des clubs de taille comparable, sont solidement ancrés dans leur tissu local. Ils traversent des crises, eux aussi, mais ils rebondissent toujours.»

Qui représente l'avenir?
«Servette a les meilleures perspectives, Lausanne le meilleur potentiel»

La formule est de Steven Lang, qui l'étaie: «Servette est le mieux positionné à moyen terme. Mais les installations à Lausanne, avec le stade de la Tuilière et les terrains autour, sont excellentes. Peut-être que la relégation obligera le club à revoir sa stratégie et à s’entourer des bonnes personnes. Il y a six ans, le FC Zurich était tombé en Challenge League, lui aussi. Il est reparti sur de nouvelles bases qui, aujourd'hui, en font le nouveau champion de Suisse.»

Pablo Iglesias n'est pas loin d'adhérer à cette hypothèse: «A priori, Lausanne offre les meilleures perspectives. Il a les moyens de faire venir de très bons jeunes. Pour autant qu’il soit mieux conseillé sur son recrutement à l’étranger et qu’il veuille bien dépenser ses sous, ce qui n’est pas le cas actuellement.»

Bob Ratcliffe, frère du PDG d'Ineos et ancien président du Lausanne Sport.
Bob Ratcliffe, frère du PDG d'Ineos et ancien président du Lausanne Sport.

Le canton de Vaud présente encore le désagrément d'une vive concurrence intra-muros: «Vartan (réd: Sirmakes, président du Stade Nyonnais et du Stade-Lausanne-Ouchy) et Mario (réd: Di Pietrantonio, président d'Yverdon Sport) veulent eux aussi devenir des têtes d’affiche», observe Iglesias.

En Valais, où Christian Constantin envisage ouvertement la retraite d'ici «deux à trois ans», les problèmes sont différents. «Le FC Sion reste étroitement lié à la personnalité de son président, prévient Raffaele Poli. La transition vers un autre modèle sera très difficile. Christian Constantin est le seul investisseur de grande envergure qui puisse assurer un tel train de vie au FC Sion. A moins de chercher à l’étranger, mais avec les risques que nous connaissons.»

Pablo Iglesias, pressenti pour devenir le nouveau directeur du FC Sion, semble avoir son idée sur la question: «Il ne faut pas sous-estimer Christian. Il aimerait toujours réaliser de fortes plus-values sur les transferts, des coups juteux comme la vente de Cunha, mais il a compris les avantages qu'il aurait à tirer d'une approche plus valaisanne, voire romande.»

S'il fallait résumer le sentiment général, ce serait un peu celui de Raffaele Poli: «Servette est le mieux placé. S’il opère des choix judicieux, notamment avec ses jeunes, il a toutes les chances de s’installer rapidement dans le top 4, et d'y rester pour de longues années. Sauf que tout peut arriver dans le football...»

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