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Ivre de son succès, la Formule 1 franchit les lignes blanches

Disputé en plein attentat terroriste, sur un circuit conçu pour créer du danger, le GP d'Arabie saoudite a mis la F1 face à ses excès et ses mauvaises fréquentations. Un expert décrypte les enjeux cachés.
28.03.2022, 19:3329.03.2022, 11:34

Sept missiles sont tombés à 18 km du circuit, pendant les essais libres, et c'est un vaste conflit d'intérêts qui a éclaté dans la Formule 1. «Il a fallu l'intervention d'un général de l'armée américaine pour que les pilotes acceptent de courir», rapporte Luc Domenjoz, trente années de journalisme et de consulting sur les Grands Prix.

«Vers 1 h du matin, ce général a promis qu'aucune nouvelle attaque n'aurait lieu. Il a révélé l'existence d'un accord secret avec les rebelles yéménites houthies et les pilotes l'ont cru»
Luc Domenjoz, spécialiste de la F1 pour Le Matin et la RTS

La séance durait depuis trois heures. Des indiscrétions rapportent que Lewis Hamilton était farouchement opposé au principe même d'organiser une course en Arabie saoudite. Ceux qui avaient décidé de boycotter le GP de Sotchi pour des raisons éthiques, sans attendre les sanctions contre la Russie, ont abondé dans ce sens. Ils ont dénoncé les exécutions commises la semaine précédente par le régime de Riyad (Verstappen) «ou prétexté un Covid long pour rester à la maison (Vettel)», comme le suspecte Luc Domenjoz.

«D'autres pilotes ont tout simplement eu peur, relève le spécialiste. Ces attaques sont fréquentes en Arabie saoudite mais en général, les boucliers anti-missiles parviennent à les intercepter.»

Averse de missiles sur un sire pétrolier de Djebbah.
Averse de missiles sur un sire pétrolier de Djebbah.Image: AP

Les pilotes ont finalement cédé aux arguments de leurs patrons. Arguments financiers surtout: la F1 aurait tort de vexer son sponsor principal, le pétrolier Aramco, ou de compromettre le contrat record qui la lie à l'Arabie saoudite. «Et la F1, contrairement à ses traditions, a signé pour quinze ans», souligne encore le journal L'Equipe, en rappelant que la durée usuelle d'un bail n'excède pas cinq ans.

«Le lendemain de l'attaque, les autorités locales sont venues sur le circuit avec femmes et enfants pour afficher ostensiblement leur confiance en la sécurité»
Luc Domenjoz

Un pays borderline qui paie cher sa réputation

Il faut savoir que Djeddah paie sa place dans le calendrier au prix fort, «beaucoup plus fort que les autres circuits», insiste Luc Domenjoz: «La plupart des GP verse 20 à 25 millions de dollars par an. L'Arabie saoudite, parce qu'elle est un pays borderline, en débourse 61. On peut le considérer comme une prime de risque.»

Et de décrypter les mécanismes financiers de la F1:

  • «Le championnat est la propriété de Liberty Media, une société américaine cotée en bourse qui, à ce titre, présente des résultats trimestriels à ses actionnaires. D'où l'importance que chaque GP ait lieu.»
  • «Ses principales sources de revenus sont les droits TV, les cotisations des circuits, le Paddock Club (hospitalité VIP) et les sponsors.»
  • «Liberty Media conserve 40% des recettes et en redistribue 60% aux écuries, au prorata de leur classement. Très en gros, la meilleure écurie reçoit plus de 100 millions de dollars et la moins bonne 45 millions.»
  • «Avant cet investissement dans la Formule 1, l'action Liberty Media cotait 27 dollars à la bourse de Wall Street. Elle se négocie désormais aux alentours de 61 dollars.»

Luc Domenjoz précise que les grandes enseignes de la F1 sont devenues largement bénéficiaires. Il cite l'exemple de Red Bull qui, avec un budget de fonctionnement plafonné à 140 millions de dollars, en génère plus de 350 millions.

Plus intéressant encore: le patron Toto Wolff est également actionnaire de Mercedes à hauteur de 30%. «Si l'on fait un rapide calcul, on peut estimer qu'en Arabie saoudite, 2 millions de dollars sont tombés directement dans sa poche. Ce n'est pas vertigineux à l'échelle de sa fortune personnelle, mais on peut comprendre que Toto avait très envie de courir.»

Toto Wolff, CEO et actionnaire de l'écurie Mercedes.
Toto Wolff, CEO et actionnaire de l'écurie Mercedes.

La Formule 1 a des valeurs ; sauf que chacun défend les siennes. Luc Domenjoz a beaucoup côtoyé Stefano Domenicali, président de la F1, avant son arrivée chez Liberty Media. «Il a commencé comme simple comptable chez Ferrari. C'est un personnage très agréable et humain. Mais quand il a fallu négocier avec les pilotes en Arabie saoudite, même sa mère ne l'aurait reconnu.»

Un circuit dangereux, construit à la va-vite

Quelques heures plus tard, Mick Schumacher s'écrasait contre un mur en béton et terminait son embardée à l'hôpital.

«Le GP d'Arabie saoudite est notoirement le plus dangereux de la saison, constate Luc Domenjoz. Pour commencer, il est le deuxième plus rapide après Monza. Avec ces moyennes-là, en général, un circuit prévoit de vastes dégagements. Ce n'est pas le cas à Djeddah où, pour le spectacle, ils ont posé un mur en béton tout autour de la piste. C'est un peu Monaco avec les pointes de vitesse de Monza.»

«Il n'y avait jamais eu d'accident et on se disait à chaque fois que c'était un coup de chance. On a vu avec Mick que quand ça tapait, c'était vraiment la catastrophe»

L'accident en vidéo

Les Saoudiens ont construit le circuit «en neuf mois, ce qui questionne en termes de sécurité», ose l'envoyé spécial de L'Equipe. Avant d'ajouter: «On a très vite oublié le carnage qu'avait été la première édition de ce GP, il y a trois mois. Le très violent accident de Mick Schumacher samedi, le second après celui de 2021, a rappelé l'indigence de cette piste construite pour faire beau à la télévision, en essayant de faire mieux qu'Abu Dhabi, et fabriquer du spectacle. Voir le public danser lorsqu'on s'interrogeait encore sur l'état de santé de l'Allemand montrait combien la Formule 1 n'est ici qu'une vague attraction de plus.»

Par chance, ce circuit sera abandonné dans 2 à 3 ans, le temps d'en construire un nouveau dans un parc d'attraction à Riyad. «Les Saoudiens ont dépensé 240 millions de dollars pour un circuit provisoire», relève ironiquement Luc Domenjoz.

Grâce à Netflix, la F1 vit une seconde jeunesse

Comme nombre de ses voisins, mais plus tardivement, l'Arabie saoudite a fait de la compétition sportive un vecteur de soft power. La Formule 1 assume sa part de complicité mais à la vitesse où vont les choses dans ce milieu, un éventuel moment de honte est vite passé. Déjà à rebours de son époque sur les questions écologiques et désormais, géopolitiques, la F1 s'accommode sans peine des humeurs de la société, du puritanisme au wokisme en passant par le cyclotourisme. Mieux: elle s'offre une nouvelle virginité, à tout le moins une seconde jeunesse, grâce à la série que Netflix consacre à sa dramaturgie intra muros.

«La F1 était un truc de quadras et de quinquas. Les jeunes n'achetaient plus de voitures. Dans l'imagerie populaire, la série Netflix a tout changé»
Luc Domenjoz

Aujourd'hui, des milliers d'adolescents dans le monde veulent devenir Toto Wolff ou Lewis Hamilton. Les audiences augmentent dans les régions du monde entier - de 5 à 30% selon une étude d'ESPN. La Formule 1 n'est plus un expédient pour conducteurs du dimanche, une bonne bouffée de kérosène dans des effluves de rôti au miel, mais l'idéal poétique d'une nouvelle génération de fonceurs.

«Pourtant, la série n'est pas terrible, ose Luc Domenoz. Ils prennent une phrase d'un GP pour la placer dans un autre. Ils mélangent des séquences. Ils créent de la tension artificiellement. Mais les jeunes adorent ça car ils sont au coeur de l'action, dans l'oreillette des patrons et le baquet des pilotes. Liberty Media a donné carte blanche à Netflix pour filmer en coulisses et c'est terriblement efficace.»

«Formula 1: Drive to Survive», la bande -annonce

Liberty Media revendique un milliard de téléspectateurs pour le GP d'Abu Dhabi, dénouement chaotique de la saison dernière. «Mais si un journal télévisé chinois diffuse un extrait, Liberty Media additionne les audiences de cette émission à celle du GP. Il est doué pour mélanger les poires et les pommes», sourit Luc Domenjoz.

Pendant la pandémie, l'entreprise américaine devait payer les circuits pour organiser des courses. Aujourd'hui, les candidats sont placés sur liste d'attente. Deux Grand Prix seront ajoutés aux calendrier 2022 (Qatar et Las Vegas) pour atteindre le nombre record de 25. «Puis nous passerons rapidement à 30, prévient Stefano Domenicali. La demande est telle que nous devrons encore évincer quelques-uns des circuits actuels.»

Manifestement, la Formule 1 n'a pas peur des fréquentations douteuses et des aléas de la pensée contemporaine qui, à l'instar du GP de Russie, pourrait l'amener à les renier. «Il est difficile de placer le curseur du politiquement correct, plaide Luc Domenjoz. Il y a trente ans, les GP avaient tous lieu en Europe, avec des crochets par le Brésil et l'Australie. Désormais, il faut compter avec la Chine, la Russie, l'Azerbaïdjan, les Etats-Unis, le Qatar... Il devient compliqué de suivre une ligne.» Comme ce week-end à Djeddah où la F1 les a toutes franchies.

Les pilotes accepteront-ils toujours de renoncer à leurs convictions, parfois à leur sécurité, pour les belles promesses d'un directeur ou d'un général? «Il faudra discuter de l'Arabie saoudite quand la tension sera retombée», ont suggéré en choeur Charles Leclerc (2e) et Carlos Sainz (3e), les pilotes Ferrari. Définitivement écoeuré par une course ratée, Lewis Hamilton (10e) a résumé la situation en une phrase: «Je suis vraiment impatient de rentrer à la maison.»

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