Servette-Lausanne a fait l'objet d'une expérimentation croustillante
«Pas de discussion, simulation évidente. Allez, partez, j’explique au capitaine. Tu es le capitaine? Non, alors va-t’en! On n’est pas en 5ᵉ ligue ici, on joue au football professionnel. Rends ton coéquipier responsable, pas moi.» C’est avec ces mots secs que Sandro Schärer s’adresse aux joueurs de Servette venus protester, mercredi soir contre Lausanne.
Quelques secondes plus tôt, le jeune Miguel Mardochée, 18 ans et pur produit du club, venait d’écoper d’un deuxième avertissement pour une simulation dans les seize mètres adverses, à la 37ᵉ minute. Résultat: expulsion, pour sa première titularisation... Le numéro 39 grenat a ainsi laissé ses coéquipiers à dix pendant près d'une heure. Ils se sont finalement inclinés 1-0 dans ce derby lémanique.
La simulation en vidéo
Si ces échanges entre l'arbitre et les joueurs sont audibles, c’est parce que l’Association suisse de football (ASF) a invité des observateurs, au siège de la Maison du football à Berne, à écouter en direct la communication entre les arbitres. On entend ainsi Schärer dialoguer avec ses assistants, mais aussi avec l'arbitre VAR Sven Wolfensberger et son équipe, dans le studio de Volketswil (ZH).
Dans ce studio, les images de la VAR – assemblées par un opérateur à partir de sept caméras – sont projetées sur un écran partagé en quatre. Elles sont diffusées avec trois secondes de décalage par rapport au direct. Un laps de temps volontaire, qui permet de revoir immédiatement les actions litigieuses.
«Tu es à l’antenne», lance Sven Wolfensberger à Sandro Schärer juste avant le coup d’envoi, lorsque l’arbitre apparaît à l’écran. Pendant le match, ce sont surtout Schärer et ses assistants que l’on entend. Leur langage est codifié, majoritairement en anglais: «Play on», «Touch», «Back», «Wait» ou encore «Delay the game» lorsqu’une situation doit encore être analysée.
Dans leur studio, l'arbitre VAR et son assistant annoncent chaque scène potentiellement révisable. Pour entrer en contact avec l’arbitre sur le terrain, l'arbitre VAR appuie simplement sur un bouton.
«Chez Schärer, la communication interne est réduite au strict minimum», explique Sascha Amhof, responsable du secteur arbitrage, qui supervise la soirée. A la 11ᵉ minute survient la première situation délicate. «Possible main. Ma vue était bloquée, je ne l’ai pas vue», indique Schärer. La réponse de la VAR tombe rapidement:
«Tu fais du cinéma»
Mais ce qui fascine presque autant que les échanges techniques, ce sont les interactions entre l’arbitre et les joueurs. Plutôt que de véritables discussions, il s’agit surtout d’injonctions fermes. Schärer est très direct avec les joueurs, et ne laisse aucune place à la contestation. «Tu veux un jaune? Un, deux.» Brandon Soppy comprend le message et s’éloigne. Schärer prend ensuite le temps d’expliquer sa décision au capitaine Olivier Custodio.
L’arbitre commente aussi constamment ce qui se passe sur le terrain. Un exemple? Schärer lance au Lausannois Florent Mollet, qui a tenté d'obtenir un penalty:
On entend aussi un soupir de Schärer lorsqu’il doit sprinter, ou un «Aïe aïe aïe!» quand un joueur de Servette envoie une balle en cloche dangereuse dans sa propre surface.
«Attention, Zeidler est sur le terrain», signale à un moment la VAR au quatrième officiel, qui renvoie aussitôt l’entraîneur lausannois dans sa zone technique.
La seconde mi-temps débute, et Sandro Schärer n’a toujours commis aucune erreur. A la 64ᵉ minute, on l’entend compter à voix haute la distance réglementaire du mur avant un coup franc excentré. Quelques secondes plus tard, le ballon finit au fond des filets. «But contre son camp, pas hors-jeu», tranche Schärer, immédiatement confirmé par la VAR. Lausanne mène 1-0.
A la 80ᵉ minute, l’arbitre arrache même un sourire dans son micro:
Mais l’attaquant genevois, réputé pour provoquer des penalties, ne se retrouve pas en situation dangereuse. Dans le temps additionnel, Schärer intime encore au Vaudois Souleymane NDiaye de se relever et d’arrêter de gagner du temps. Le joueur obtempère. Après 93 minutes sans faute, l’arbitre siffle la fin du match.
Un «Grazie» s’échange encore au moment des remerciements et prise de congé avec la VAR, puis la connexion est coupée. Le chef des arbitres, Daniel Wermelinger, conclut:
Le choix de confier cette expérience à Sandro Schärer, considéré comme le meilleur arbitre suisse, n’avait rien d’un hasard.
Le chef des arbitres dresse un bilan mitigé
Tous ses collègues n’affichent pas la même sérénité. Wermelinger le reconnaît volontiers et profite de l’événement pour tirer le bilan de la phase aller du championnat.
Toujours selon le chef des arbitres: lors de Thoune-Sion, une poussée sur Numa Lavanchy dans la surface aurait aussi dû être sanctionnée d'un penalty.
Wermelinger ne mentionne pas d’autres scènes tout aussi irritantes, comme par exemple la longue interruption de 15 minutes de la VAR lors de YB-GC.
Sur les terrains, la critique est également vive. Dans un sondage de 20 Minuten réalisé auprès de 48 joueurs de Super League, dix ont répondu «aucun» à la question de savoir qui est le meilleur arbitre. Sandro Schärer arrive en tête, mais avec seulement deux voix d’avance sur son dauphin, Urs Schnyder. Ce dernier est le seul des poursuivants de Schärer à dépasser les trois voix.
Les chiffres confirment une tendance négative. Lors de la saison 2023/24, la VAR était intervenue 74 fois. La saison suivante, ce nombre est monté à 101. A mi-parcours de l’exercice 2025/26, on en est déjà à 75 interventions. Dans 51 cas, l’arbitre a été appelé à l’écran, et à 24 reprises, une position de hors-jeu a été corrigée.
Malgré tout, Daniel Wermelinger se veut optimiste:
Il se réjouit surtout que la Suisse compte, avec Schärer et Schnyder, deux arbitres appelés à officier en Ligue des champions en 2026.
La VAR coûte près de 900 000 francs par saison à la Super League. Quant aux longues interruptions, souvent décriées par les supporters, Daniel Wermelinger relativise:
Et ce dès ce week-end et la 20e journée de Super League. Lausanne tentera d'enchaîner sur la pelouse de Young Boys (samedi à 20h30), Servette de rebondir à la maison contre Zurich (dimanche à 14h30) et Sion de confirmer sa bonne forme, à Bâle (dimanche à 16h30).
Adaptation en français: Yoann Graber
