Ce club étranger a un don pour former les pépites suisses
Johan Manzambi a crevé l'écran la saison passée au SC Freiburg (Fribourg, en français). Formé dans le club du sud-ouest de l'Allemagne depuis 2023, le milieu de terrain genevois (20 ans) s'est d'abord imposé comme titulaire dans l'équipe de Bundesliga, puis a fêté ses premières capes avec la Nati.
Le Genevois a désormais de grandes chances d'aller à la Coupe du monde cet été. Même le Paris Saint-Germain, champion d'Europe en titre, s’intéresserait à lui.
Manzambi a quitté le Servette FC à 17 ans. A Fribourg, actuel solide 8e de Bundesliga et brillant en Europa League, il joue notamment au côté du défenseur central Bruno Ogbus, un autre jeune Suisse. Ce dernier, arrivé à 16 ans depuis GC, a aussi terminé sa formation dans ce club proche de la frontière suisse. Il a joué ses deux premiers matchs de Bundesliga la semaine dernière, à chaque fois comme titulaire.
Les parcours de Manzambi et Ogbus reflètent une tendance ces dernières années: de plus en plus de jeunes talents helvétiques rejoignent les académies de clubs étrangers.
Et celle du SC Fribourg se distingue particulièrement. En sept ans, neuf joueurs suisses y ont été formés en arrivant directement depuis nos frontières. Sans compter les recrutements des jeunes Helvètes Lars Hunn et Alessio Besio, qui avaient déjà une expérience professionnelle en Suisse. Le Schaffhousois Rouven Tarnutzer, lui, a rejoint Fribourg après une escale allemande.
Les neuf Suisses passés par l'académie du SC Fribourg (directement depuis
Alors se posent ces questions: pourquoi autant de jeunes suisses franchissent-ils la frontière? Pourquoi nos clubs peinent-ils à retenir leurs talents? Et à quel point cette situation inquiète-t-elle l’Association suisse de football (ASF)?
Formation suisse à la peine
Patrick Bruggmann, directeur du développement du football à l’ASF, se veut d’abord rassurant:
L’idée est claire: plutôt que de partir très tôt, les talents devraient d’abord s’imposer dans le football professionnel helvétique.
Cette «voie suisse» a longtemps porté ses fruits. Selon une statistique de l’ASF datant de 2024, 90 % des 104 derniers joueurs ayant atteint l’équipe nationale A avaient disputé leurs 20 à 30 premiers matchs professionnels en Super League et/ou en Challenge League. Des chiffres qui plaident en faveur de la formation locale.
Mais d’autres données dressent un tableau moins flatteur. Une étude commandée par l’ASF et publiée en 2024 montre que la Suisse a produit nettement moins de joueurs de haut niveau – et même de joueurs professionnels en général – que des pays comparables comme la Belgique, le Danemark, la Croatie ou l’Autriche. Plus inquiétant encore: contrairement à ces nations, la tendance est à la baisse.
Le constat est clair: le rendement de la formation a diminué en Suisse. A long terme, cela pourrait peser sur les performances de la Nati. Les récents résultats des équipes de jeunes donnent déjà une idée de ce qui menace, comme le 0-7 de la Suisse M19 contre le Danemark ou la défaite 1-2 des M21 face au Luxembourg.
Une évolution qui préoccupe l’ASF. Pour Patrick Bruggmann, deux facteurs principaux expliquent cette baisse et influencent aussi la décision de certains joueurs de partir tôt à l’étranger. D’abord, le temps de jeu. Il déplore:
Même au FC Saint-Gall, le club le plus performant dans ce domaine cette saison, les jeunes helvètes ne représentent qu’environ 15% du temps de jeu total.
Le second point concerne le suivi individuel. «Nous devons sortir de cette logique où seul le succès collectif compte, où l’unique objectif est de gagner des matchs», estime Bruggmann. L’essentiel devrait être le développement personnel des joueurs. De meilleurs joueurs finissent aussi par apporter de meilleurs résultats.
Selon lui, tout repose sur des plans de développement et de carrière individualisés. Quels sont les prochains objectifs? Quand un passage en première équipe est-il envisageable? Montrer une trajectoire claire permettrait de fidéliser plus longtemps les jeunes talents.
Suivi individuel et perspectives claires
Ce qui semble encore difficile pour de nombreux clubs suisses est appliqué avec rigueur de l’autre côté de la frontière. Patrick Bruggmann applaudit:
Le club est aussi un modèle pour l’intégration des jeunes chez les professionnels. Cette saison, six joueurs issus de la formation totalisent près d’un quart du temps de jeu de l’équipe première. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que tant de jeunes Suisses aient tenté leur chance à Fribourg.
CH Media – le groupe auquel appartient watson – a rencontré plusieurs d’entre eux. Les motivations varient, mais le discours reste le même: à Fribourg, une perspective concrète leur a été proposée. En Suisse, pas assez, ou pas du tout.
Pour Johan Manzambi, le plan fribourgeois était limpide.
Bruno Ogbus abonde: «J’ai trouvé ça passionnant, parce que beaucoup de jeunes deviennent pros ici. Ça parlait de soi-même. Je me suis dit que c’était peut-être le bon pas à faire.»
Parmi les premiers à quitter la Suisse pour Fribourg figure Till Mühlethaler. Lorsqu’il a annoncé son départ du FC Thoune en 2019, les responsables de la formation n’avaient pas caché leur incompréhension. Lui défend pourtant son choix. «Il n’y avait jamais eu de rapprochement avec le monde professionnel», ni proposition de contrat, ni entraînement avec les M21. Il qualifie la formation de l’époque à Thoune de «sans but» et «désorganisée».
A Fribourg, en revanche, chaque joueur est accompagné par un plan individuel précis, avec bilans réguliers, analyses des forces et faiblesses et programmes d’entraînement personnalisés. «Cela permettait à chacun de progresser en plus des séances collectives», raconte Mühlethaler, qui évolue désormais comme avant-centre au FC Münsingen (4e division suisse).
L'ASF a pris plusieurs initiatives
Ces dernières années, l’ASF a lancé plusieurs mesures pour renforcer la formation et redonner de l’élan à la voie suisse. Le projet Footuro, par exemple, offre un encadrement individualisé aux talents les plus prometteurs de chaque génération. Une formation de «talent manager» a aussi été mise en place. Chaque académie est tenue d’en employer un, sensibilisé à l’importance des plans de développement personnalisés.
Des incitations financières ont également été introduites pour augmenter le temps de jeu des jeunes. Avec le Youth Trophy, la Swiss Football League récompense les clubs qui misent le plus sur leurs talents locaux. L’impact reste toutefois limité. Même le passage à une ligue à douze équipes, censé réduire la pression de la relégation, n’a pas changé la donne.
«Nous avons le sentiment d’offrir beaucoup de soutien», résume Bruggmann.
Fribourg en donne un aperçu.
Un centre de formation pionnier et des valeurs
Le centre de formation du SC Fribourg fait aussi office d’internat pour les joueurs des M16 aux M19. La journée, ils fréquentent une école publique de la région. Le soir, ils s’entraînent et dorment sur place.
En Allemagne, ces centres sont aujourd’hui obligatoires pour les clubs de Bundesliga et de 2e Bundesliga. Mais lorsque celui de Fribourg a été construit en 2001, il faisait figure de pionnier. Et l’infrastructure est impressionnante.
Tout est pensé pour un développement optimal. Le bâtiment résidentiel de trois étages abrite seize chambres, une salle de musculation, un gymnase, une cantine, une salle à manger, un espace commun avec télévision et des bureaux pour le staff, notamment les psychologues du sport et deux éducateurs à plein temps. Un tunnel relie directement le bâtiment au Möslestadion, où jouent les M17 et M19. Le site comprend aussi un terrain en gazon naturel et deux terrains synthétiques.
Lors de la visite avec le directeur du centre, Andreas Steiert, le groupe croise à la cantine Mladen Mijajlovic. A côté de Théodore Pizarro et Rouven Tarnutzer, il est le troisième Suisse actuellement hébergé à l’internat.
«Salut Mladen», lance Steiert au jeune Argovien de 17 ans, révélé lors de la Coupe du monde M17 au Qatar. Le club refuse toutefois toute interview.
Cette retenue reflète bien la culture du club, perceptible aussi chez Johan Manzambi, malgré son statut grandissant. «Je ne suis encore personne, je n’ai encore rien accompli», confie-t-il en toute modestie.
Même logique pour le système d’argent de poche. Le club prend en charge le logement et la formation, mais verse des salaires modestes: 350 euros par mois pour les M16 et M17, 450 euros pour les M19. Des montants faibles comparés à ceux d’autres clubs allemands. Steiert insiste:
Cette sobriété fait partie des valeurs fortes du SC Fribourg. Et elle est largement reconnue. Au fil des discussions, aucun mot négatif n’émerge, ni de la part d’anciens joueurs, ni de clubs suisses, ni de l’ASF. Le club est décrit comme fiable, transparent, ouvert, avec une atmosphère familiale.
Une impression confirmée sur place. Lorsque le journaliste est accueilli par Steiert, la première question est simple: «Tu as déjà mangé?» Avant même la visite, direction la cantine. On y parle fort, on rit, on plaisante. Puis la discussion se poursuit, détendue, sur la formation fribourgeoise et le scouting en Suisse.
Steiert évite les superlatifs lorsqu’il parle de son club. Il ne dit pas que Fribourg travaille mieux que les Suisses. Mais la philosophie est claire.
Et ce développement ne se limite pas au terrain: scolarité, éthique de travail et caractère comptent tout autant.
Un club qui priorise ses jeunes
Sur le plan sportif, la patience est un mot-clé. «Le développement est très individuel. Pour certains, cela signifie parfois évoluer dans une équipe inférieure et y assumer des responsabilités», explique Steiert. Un processus à contre-courant d’un football pressé. «Nous ne sommes pas le bon club pour tout le monde. Mais cette approche nous a toujours réussi.»
L’ascension fulgurante de Manzambi reste une exception. Après six mois en M19, puis six autres en M23, il a été intégré à la préparation des professionnels lors de la saison 2024/25. Il a immédiatement convaincu. «Souvent, les jeunes traversent une phase plus compliquée», observe Steiert. «Chez lui, elle n’est jamais vraiment arrivée.»
Un rôle central revient aux entraîneurs de liaison, l’équivalent allemand des talent managers. Ils accompagnent les meilleurs éléments et facilitent le passage à l’échelon supérieur. A noter que Johannes Flum, le lien entre la M23 et l’équipe première, a suivi la formation de talent manager auprès de l’ASF.
Autre outil: les entraînements de liaison. Une à deux fois par mois, les joueurs les plus en forme des M17 et M19 se retrouvent sous l’œil d’un entraîneur professionnel. Ceux qui se distinguent peuvent rapidement être appelés en M23. A Fribourg, le chemin vers les pros est court.
Andreas Steiert le rappelle: «La perméabilité est toujours un travail collectif.» Sans entraîneur prêt à faire jouer des jeunes, et sans direction alignée sur cette vision, la meilleure formation ne sert à rien. Avec Julian Schuster, le club poursuit l’héritage de Christian Streich et continue de miser sur ses propres talents.
Manzambi en est l’exemple parfait. Premier Suisse formé à Fribourg à percer en équipe première, il a donc été suivi la semaine dernière par Bruno Ogbus. Si le club poursuit sur cette ligne, les deux hommes ne seront pas les derniers Helvètes à réussir pareille ascension. Contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de clubs suisses.
Adaptation en français: Yoann Graber
