Sport
Ski Alpin

Robin Cuche: «J'ai parfois un sale caractère mais c'est de famille»

Image

Robin Cuche: «J'ai parfois un sale caractère mais c'est de famille»

Le neveu de Didier, 23 ans, dispute déjà ses troisièmes Jeux paralympiques. Interview avec un homme qui ne mâche pas ses mots (lui aussi).
23.02.2022, 18:4423.02.2022, 18:44

A seulement 23 ans, vous disputez vos troisièmes JO. Etes-vous déjà considéré comme un vieux briscard?
ROBIN CUCHE: Pas vraiment, car certains coéquipiers ont déjà cinq ou six JO. A l’inverse, j’ai disputé mes premiers à l’âge de 15 ans. C’est clair, très peu de gens dans le monde peuvent se vanter d’avoir fait trois JO à 23 ans.

Selon vous, cette carrière vous rend-elle plus mûr que les gens de votre âge?
Totalement. Mais on peut presque ajouter un autre facteur: le handicap de naissance. J’ai dû tout apprendre différemment des autres personnes. J’ai dû trouver des solutions à toutes les choses que je n’arrivais pas à faire. Pour le sport, j’ai dû partir loin de chez moi à l’âge de 12-13 ans, avec des gens qui parlaient uniquement le suisse allemand. Peut-être, oui, qu’on grandit plus vite dans un milieu sportif où l’on n’est pas chouchouté toute l’année par papa-maman.

Vous semblez en tirer une force.
Bien sûr. Le fait de devoir s’adapter à une hémiplégie, puis à un environnement sportif semi-professionnel, tout ceci à partir d’un très jeune âge, ça forge évidemment le caractère. C’est un bon point dans mon évolution, non seulement en tant qu’athlète, mais comme personne.

Hémiplégie, définition

L'hémiplégie peut être définie comme une paralysie n'affectant qu'un seul côté du corps et pouvant se manifester au niveau de différentes parties du corps comme la jambe, le bras ou le visage. En outre, elle se manifeste par une diminution ou une perte de la motricité.
Source: www.preziosi-handicap.org

Est-ce d’abord un travail physique ou technique?
Le physique constitue une grande part de l’entraînement. Mais si on pouvait trouver les gestes justes qui permettent de mieux skier, la technique deviendrait le volet le plus important. Sauf que c’est souvent là-dessus qu’on se casse les dents. C’est là où ça ne marche pas forcément comme on voudrait. Où ça demande des heures et des heures d’entraînement pour un mini-détail. En salle de gym, les exercices physiques sont plus faciles à exécuter. On obtient plus rapidement des résultats que dans le travail technique.

epa06592949 A handout photo made available by the Olympic Information Service of the International Olympic Committee shows Robin Cuche of Switzerland in action during the Alpine Skiing Standing Men&#0 ...
Robin Cuche aux JO 2018.Image: EPA OIS/IOC

Votre oncle Didier participe-t-il à ce travail?
Très rarement. Il est là si on a besoin de conseils. Il sait qu’on a nos coaches, mon frère et moi (car mon frère est aussi skieur), et il ne veut pas venir nous «embêter». Il dit toujours: les gars, vous savez où me trouver. Mais il nous aide dans un autre domaine. Didier a toujours été très minutieux avec le matériel, surtout avec les chaussures. Du coup, il a tout un équipement à la maison. Quand je vais chercher de nouvelles chaussures à l’usine Head, les premiers jours, elles font très mal. Je demande à Didier s’il n’a pas une demi-heure pour les fraiser ou les pousser, ce qui m’évite de rouler jusqu’en Suisse allemande.

C’est plutôt chic d’avoir Didier Cuche comme serviceman. Diriez-vous qu’au niveau du style et du caractère, vous vous ressemblez?
Concernant le style à ski, ce serait un peu arrogant de prétendre qu’on a le même. Au niveau du caractère, je pense avoir une tête dure, moi aussi. Une tête comme Didier l’a eue pendant sa carrière. Parce que si on veut devenir un sportif d’élite et être tout devant, il faut parfois avoir un sale caractère, je pense.

Mais dans la présentation que vous consacre Swiss olympic, il est écrit que vous ne vous plaignez jamais, que vous êtes toujours positif.
(Très étonné) Où avez-vous lu ça? Affirmer que je ne me plains jamais, c’est mal me connaître. J’ai quand même un sacré caractère. Au sein de l’équipe, je ne suis pas l’athlète qui a le plus la langue dans sa poche, loin de là. Quand j’ai quelque chose à dire, en général, je le dis assez franchement.

C’est de famille, pour le coup.
Sur ce point, effectivement, on peut dire que c’est de famille.

Robin et Didier Cuche.
Robin et Didier Cuche.

Comment définiriez-vous votre grande force?
Sans vouloir me vanter, je dirais que je suis un bosseur. J’essaie de persévérer, de trouver le petit détail qui pose problème. Pareil pour la condition physique: je n’ai aucun problème à me faire mal, à aller 4-5 fois par semaine à la salle. On ne peut pas faire trois virages pendant l’été, profiter de la plage, et penser qu’on restera performant dans ce milieu où tout devient professionnel. Pour rester compétitif aujourd’hui, il faut s’entraîner comme des athlètes valides.

Avez-vous une faiblesse?
Le perfectionnisme. Je cherche un peu trop la petite bête. Je cherche, je cherche… J’ai vécu des périodes où les résultats étaient plutôt bons, mais où je passais mon temps à ressasser des imperfections qui n’avaient plus la moindre importance trois semaines après. Je dois apprendre à lâcher prise, à profiter du moment présent et à ne pas toujours me prendre la tête avec des petites bêtises.

Il y a souvent des débats autour de la façon d'évaluer le handicap. Théo Gmür (triple champion olympique à PyeongChang) est le premier à dénoncer le système. Estimez-vous que les critères sont justes?
Nous entrons ici dans le vif du sujet… C’est LA problématique des paralympiques. La dernière fois que je suis passé devant les médecins, c’était en 2012. J’avais donc 13 ans.

«Pour définir mon niveau de handicap, ils m’ont fait marcher, courir, et ils ont testé mon équilibre. Rien qui ne soit vraiment en relation avec le ski. Comment pouvez-vous évaluer un skieur quand vous ne l'avez jamais vu skier?»

Entre-temps, j’ai pris 15 à 20 kilos de masse musculaire. J’ai grandi. Mon handicap a évolué. Mais je ne suis jamais retourné devant les médecins. Je suis toujours classé dans la catégorie des hémiplégiques légers, au contraire de Théo qui figure parmi les hémiplégiques lourds. Lui non plus n’est jamais repassé devant les médecins... On a le même handicap (bien que le mien soit considéré comme plus léger), on lutte pour la même médaille, mais pour avoir le même temps sur une manche de vitesse, je dois lui reprendre entre cinq et six secondes. C’est le système de classification qui veut ça. On sait qu’en ski alpin, cinq secondes représentent deux mondes d’écart. Du coup, je dois prendre énormément de risques pour espérer un résultat.

Entre athlètes, ce sentiment d’injustice est-il largement partagé?
Nous sommes tous d’accord sur un point: nous ne sommes pas évalués sur ce que nous faisons - du ski alpin.

«Si vous me regardez de l’extérieur, si vous vous fiez aux apparences, je vous donnerai peut-être l’impression de bien marcher, d’être costaud, oui. Mais l’activité physique où j’ai le plus de problèmes, c’est justement le ski»

C’est un genou qui sort vers l’extérieur. C’est un pied droit qui tremble énormément quand je mets un petit appui dessus. C’est des courbes que je n’arrive pas à tailler comme j’essaie de les tailler. A l’inverse, Théo a un gros problème à une main, il n’arrive pas à tenir un deuxième bâton, mais il a le genou tourné vers l’intérieur, et une fois que son ski est positionné, il peut tailler de belles courbes. Allez lui reprendre cinq à six secondes quand vous savez dès le départ que vous avez un genou qui tremble comme une feuille…

Existerait-il un moyen de rendre les règles plus équitables?
Il y a eu des réflexions intéressantes. Mais le comité paralympique est arrivé l’an dernier en disant qu’il n’avait pas reçu assez d’argent pour continuer les recherches. C’est un peu aberrant: on reconnaît qu’il y a un problème, mais on ne change rien.

Ça vous révolte?
Disons que c’est parfois difficile pour la tête. On s’entraîne comme des fous pour, en réalité, n’avoir quasiment aucune chance. On sait que sans une grosse faute, les trois premiers seront toujours les mêmes. Le podium est presque connu d’avance. C’est un peu triste, et ça ne fait pas avancer le sport paralympique.

N’est-ce pas d’autant plus difficile à accepter que les athlètes et leur entourage, eux, deviennent toujours plus professionnels?
Exactement. On met tout en oeuvre pour améliorer la performance, mais le système, lui, reste un peu biaisé. Si les compétitions étaient plus justes, elles seraient plus intéressantes. Il y aurait davantage de public et de médias, donc davantage d’argent, et le sport paralympique pourrait devenir professionnel à 100%.

La couverture médiatique reste très en-deçà des Jeux olympiques. Devrions-nous culpabiliser de ne pas suivre les paralympiques?
Non. Je comprends tout à fait que regarder des courses où les trois premiers sont séparés par deux ou trois secondes, puis par des dizaines de secondes au-delà du top 15, ce n’est pas passionnant. Chez les filles, sans être machistes, c’est encore pire, elles ne sont que cinq à dix au départ en Coupe du monde, et les écarts sont tout de suite considérables. Ce n’est pas le sport que le public aime et veut regarder.

Quel type de relation les athlètes entretiennent-ils entre eux? Les relations sont en général très bonnes. Il y a une rivalité naturelle avec les Autrichiens et les Français, car nous nous battons pour les premières places. Après, il y a ces histoires de handicap. Par exemple, Théo reconnaît volontiers que si notre sport était totalement fair-play, ce serait plus difficile pour lui d’être devant. Mais d’autres athlètes ne l’admettent pas du tout et répètent qu’ils sont les meilleurs, les champions, et blablabla. Or, si on regarde leurs manches de près, on voit bien qu’elles ne sont pas aussi propres.

3 QUESTIONS SUR LES JO

Qu'avez-vous surtout regardé aux JO?
La piste. Avec le Covid, les épreuves pré-olympiques n’ont pas pu avoir lieu. On n’avait aucune idée de la piste. C’était utile de la regarder à la télévision pour la connaître un peu à l’avance, pour avoir quelques repères.

Une épreuve ou un athlète vous ont-ils particulièrement inspiré?
C’est clair que les skieuses et skieurs suisses ont réussi d'excellents JO. Je citerais la victoire de Beat Feuz: avec toutes ses blessures, avec le peu d’entraînements qu’il peut effectuer à cause de son physique, ce qu’il réalise est incroyable. Je retiens aussi la victoire de Marco Odermatt en géant. Tout le monde l'attendait, il était le grandissime favori. Sortir une grande performance le Jour J, sous une telle pression, dans des conditions météos aussi difficiles, c’est fort!

Et vous, quels seront vos objectifs?
J’espère surtout sortir le meilleur ski que je suis capable de montrer. Si j’arrive à faire une manche complète, si j’ai un peu de chance, une médaille ne sera pas très loin. Mais ça reste très compliqué, notamment pour les raisons que j’ai expliquées. Le but, en tout cas, n’est pas de faire de la figuration.

Plus d'articles sur le sport
Voici les images du vestiaire calciné du FC Bâle
Voici les images du vestiaire calciné du FC Bâle
de jakob weber
Addiction au sport: «Je poursuivais un idéal inatteignable»
Addiction au sport: «Je poursuivais un idéal inatteignable»
de Tim Kröplin
Le musée des horreurs accueille une nouvelle statue d'athlète
Le musée des horreurs accueille une nouvelle statue d'athlète
de Yoann Graber
«Si j'y arrive, ma vie sera réussie»: cet alpiniste suisse a un défi ultime
«Si j'y arrive, ma vie sera réussie»: cet alpiniste suisse a un défi ultime
de Simon Häring
Voici comment Patrick Fischer s'est fait attraper
Voici comment Patrick Fischer s'est fait attraper
de Klaus Zaugg
Les regrets de Patrick Fischer manquent de sincérité
Les regrets de Patrick Fischer manquent de sincérité
de Klaus Zaugg
La Challenge League suit de près une alternative à la VAR
La Challenge League suit de près une alternative à la VAR
de Nik Dömer
Une scène curieuse s'est produite à Dortmund
Une scène curieuse s'est produite à Dortmund
Marathon de Paris: ce geste «écolo» a pourri ma course
Marathon de Paris: ce geste «écolo» a pourri ma course
de Margaux Habert
La star suisse de la course à pied a pris une décision déchirante
La star suisse de la course à pied a pris une décision déchirante
de Ralf Streule
Derrière le boom de la chaîne MySports, un «scandale» qui dérange
Derrière le boom de la chaîne MySports, un «scandale» qui dérange
de Klaus Zaugg
Voici ce qui a empêché Bâle d'affronter Thoune samedi
Voici ce qui a empêché Bâle d'affronter Thoune samedi
«On bidouillait»: Il a vécu toutes les Patrouilles des glaciers, il raconte
«On bidouillait»: Il a vécu toutes les Patrouilles des glaciers, il raconte
de Christian Despont
Cinq choses à savoir sur le coup de théâtre en Bundesliga
Cinq choses à savoir sur le coup de théâtre en Bundesliga
de Julien Caloz
«Si tu privilégies la sécurité, c'est fini»: ce crack suisse arrête
«Si tu privilégies la sécurité, c'est fini»: ce crack suisse arrête
de Claudio Zanini
L’équipe de la pépite Paul Seixas dément un départ en Suisse
L’équipe de la pépite Paul Seixas dément un départ en Suisse
Petite révolution en Ligue des champions
Petite révolution en Ligue des champions
110 kilomètres par semaine, est-ce «trop»? Ce coach répond
1
110 kilomètres par semaine, est-ce «trop»? Ce coach répond
de Marine Brunner
Injure, colère, geste obscène: ce golfeur a dégoupillé
Injure, colère, geste obscène: ce golfeur a dégoupillé
Cet ex-crack de Sion et Xamax a choisi un nouveau club très inattendu
Cet ex-crack de Sion et Xamax a choisi un nouveau club très inattendu
de Nik Dömer
Des vols inquiétants perturbent Paris-Roubaix
Des vols inquiétants perturbent Paris-Roubaix
de Romuald Cachod
Il y a un problème avec le nouveau maillot des Bleus
Il y a un problème avec le nouveau maillot des Bleus
de Ralf Meile
Comment le Suisse Denis Zakaria a sorti Monaco de la crise
Comment le Suisse Denis Zakaria a sorti Monaco de la crise
de Christophe Belleudi
Le coup de génie du coach de Davos pour battre Zurich
Le coup de génie du coach de Davos pour battre Zurich
de Klaus Zaugg
Cette erreur «scandaleuse» fait enrager le FC Barcelone
Cette erreur «scandaleuse» fait enrager le FC Barcelone
de Benjamin Zurmühl
Ce fan du HC Sierre se lance dans un nouveau défi insensé
Ce fan du HC Sierre se lance dans un nouveau défi insensé
de Ralf Meile
Ces stars de la NHL pourraient renforcer la Nati au Mondial
Ces stars de la NHL pourraient renforcer la Nati au Mondial
de Angelo Kunz
Sommer pourrait bien prendre tout le monde par surprise
Sommer pourrait bien prendre tout le monde par surprise
de Romuald Cachod
Ce festival romand et inédit veut «changer l'image des sports extrêmes»
Ce festival romand et inédit veut «changer l'image des sports extrêmes»
de Yoann Graber
Voulez-vous vraiment une ligue fermée en National League?
Voulez-vous vraiment une ligue fermée en National League?
de Romuald Cachod
Le football suisse rattrapé par un scandale de racisme
Le football suisse rattrapé par un scandale de racisme
Sinner a un drôle de rituel dans les WC
Sinner a un drôle de rituel dans les WC
de Yoann Graber
Ce célèbre coach suisse cartonne partout où il passe, et ça s'explique
Ce célèbre coach suisse cartonne partout où il passe, et ça s'explique
de Ralf Meile
Pogacar risque un retrait de permis à cause d'une infraction en course
3
Pogacar risque un retrait de permis à cause d'une infraction en course
La guerre au Moyen-Orient a des effets insoupçonnés sur la F1
La guerre au Moyen-Orient a des effets insoupçonnés sur la F1
de Christian Hollmann
«On veut combler un vide»: ces Romands lancent un podcast sur le foot suisse
1
«On veut combler un vide»: ces Romands lancent un podcast sur le foot suisse
de Yoann Graber
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
Cinq choses à savoir sur le coup de théâtre en Bundesliga
C’est une première historique: une femme prend les rênes d’une équipe masculine de première division allemande. Focus sur un tournant.
A minuit dans la nuit de samedi à dimanche, l'Union Berlin a annoncé la nomination de Marie-Louise Eta à la tête de sa première équipe comme «un nouveau souffle pour le sprint final». L’équipe professionnelle masculine abordera la dernière ligne droite de la saison, et la lutte pour son maintien, sous la direction de Marie-Louise Eta. Jusqu’ici entraîneuse des M19 et future cheffe du staff de l’équipe féminine, elle relève ce nouveau défi avec effet immédiat et jusqu'en juin.
L’article