La pépite du tennis suisse doit «tout recommencer à zéro»
Le filet n’est pas encore tendu et la terre battue du club de tennis est toujours en mode hivernal. Pourtant, en ce début mars, le soleil brille, les oiseaux chantent et, dans le quartier du Dählhölzli à Berne, le printemps pointe déjà le bout de son nez. Nous avons rendez-vous avec Dominic Stricker (23 ans) pour savoir si sa vie à lui deviendra bientôt aussi douce que la saison. Entretien.
Dominic Stricker, fin janvier, vous avez fait votre retour après une déchirure du ligament interne du genou droit. Récemment, vous avez atteint les quarts de finale du Challenger de Lugano. Quel bilan tirez-vous?
La première semaine a été positive. En Coupe Davis, j’ai réussi un bon double. Et à Lugano, je me suis senti extrêmement bien, j’ai joué à un bon niveau. Le chemin est encore long, mais ces deux performances convaincantes me donnent beaucoup de confiance.
Vous avez réorganisé votre entourage puisque depuis décembre, vous travaillez avec un nouvel entraîneur, Henri Laaksonen. Qu’attendez-vous de lui?
Henri me connaît très bien, et je le connais tout aussi bien. Nous nous sommes affrontés à trois reprises et avons partagé l’expérience de la Coupe Davis. Il sait précisément quelles sont mes forces, mes faiblesses et les aspects que je dois améliorer. Sur le court, nous travaillons de manière très intensive. Et en dehors, nous nous entendons parfaitement.
Vous venez de traverser des semaines mouvementées sur le plan sportif, mais aussi dans votre vie privée, avec la séparation d’avec votre père en tant que manager. Avez-vous, à un moment donné, eu le sentiment de perdre le contrôle de votre carrière?
(Il marque une longue pause) Il s’est passé beaucoup de choses ces derniers mois. J’ai apporté de nombreux changements et tout réorganisé. Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir constitué une excellente équipe autour de moi, avec des personnes qui sont de véritables professionnels dans leur domaine. Cela m’apporte une énorme sérénité.
Vous n’avez donc jamais eu l’impression de perdre le contrôle?
Non, mais cela n’a pas été une période facile.
Comment expliquez-vous que votre parcours n’ait pas connu la même réussite après votre huitième de finale à l’US Open 2023?
Les blessures n’ont évidemment pas aidé, mais elles ne sont pas la seule explication. Tout est allé extrêmement vite, peut-être même trop vite. Ces deux années ont été difficiles, mais aussi très formatrices.
Dans quelle mesure ces deux années difficiles relèvent-elles de la malchance, et quelle part attribuez-vous à vos propres erreurs?
Les blessures sont en partie une question de malchance, mais pas uniquement. Il y a des choses que je ferais certainement différemment aujourd’hui.
Lesquelles?
Fin 2023, j’ai disputé les Next Gen Finals en Arabie saoudite malgré des douleurs au dos. J’ai dû abandonner en demi-finale, puis rester éloigné des courts pendant six mois.
Le vainqueur empochait plus d’un demi-million de dollars. Dans quelle mesure l’aspect financier a-t-il pesé dans votre décision?
Pour moi, il s’agissait avant tout d’un tournoi pour lequel j’avais travaillé toute l’année. C’est un événement suivi dans le monde entier.
Il y a aussi eu des spéculations autour d’une possible retraite.
C'est tout à fait normal que ce sujet soit venu dans les discussions, et ce n’est pas comme s'il ne m’avait jamais traversé l’esprit. Mais il n’a jamais été question que j’arrête réellement. En revanche, réfléchir à l’après-carrière est quelque chose qui m’intéresse, et dont j’aime parler.
Que pourriez-vous envisager ?
Je ne sais pas encore ce que je ferai d’autre, mais c'est surtout parce que ma vie actuelle me plaît énormément. Jouer au tennis, voyager à travers le monde et ressentir cette montée d’adrénaline, c’est quelque chose d’unique.
Vous êtes représenté depuis quelques semaines par l’agence de management d'athlètes AVD. Ce choix marque-t-il une volonté de prendre vos distances avec une structure familiale?
Au début de l’année dernière, j’ai décidé de professionnaliser la gestion de ma carrière et j’ai ensuite mené de nombreuses discussions. Il était important pour moi de conserver un cadre familial, avec des personnes de la région. Je connaissais déjà Anouk Vergé-Dépré, et j’ai joué avec Nicola Kusy en Interclubs. Ils m’avaient déjà approché par le passé. Cette fois, leur projet m’a convaincu.
Nous avons entendu dire que de nombreuses agences de management souhaiteraient travailler avec vous, mais qu’elles ont parfois des réserves en raison du rôle joué par votre père, Stephan. Que leur répondez-vous?
C’est une rumeur qui circule, mais la situation a désormais changé. Mes parents se sont retirés et ne m’aident plus que pour certaines tâches organisationnelles. Aujourd’hui, je pense être bien entouré.
Dans le milieu du tennis, certains affirment que votre père a suscité des tensions dans ses relations avec les sponsors, les organisateurs et la Fédération. Comprenez-vous l’origine de ces critiques ?
Tout est allé très vite, du titre junior à Roland-Garros en 2021 jusqu’au huitième de finale à l’US Open en 2023. Pendant cette période, mes parents ont fait un travail remarquable, ils m’ont énormément soutenu, notamment dans la recherche de sponsors. Je suis profondément reconnaissant envers mon père pour tout ce qu’il a fait. Cela n’a pas toujours été facile pour lui non plus. Mais le moment est venu de passer le relais à des professionnels.
Comment avez-vous vécu cette phase de prise de décision?
Je sens soulagé, même si j'ai longtemps hésité avant de prendre cette décision. Quand la famille est impliquée, tout devient plus complexe en raison du lien émotionnel. Je suis très attaché à ma famille et il est essentiel pour moi que tout se passe bien entre nous. Aujourd’hui, nous sommes conscients que c’est un pas dans la bonne direction pour tout le monde.
Les coûts dans le tennis sont très élevés. Cette année, vous avez gagné 905 dollars de prize money. Posons la question franchement: combien d’années comme les deux dernières pouvez-vous encore vous permettre ?
Ce ne sont clairement pas les années les plus simples (Rires). Je ne peux pas me permettre d’en vivre beaucoup d’autres comme celles-ci, ce n’est un secret pour personne. Mais en même temps, je suis très reconnaissant de pouvoir compter sur des sponsors engagés sur le long terme, qui croient en moi. Cela m’apporte de la sérénité et du temps.
Vous avez donc encore quelques réserves financières?
Oui, bien sûr. Mais ce sont des années compliquées sur le plan financier. Je dois désormais trouver d’autres solutions. Aujourd’hui, je voyage sans physiothérapeute alors que je pouvais en avoir un par le passé. Ce sont des choses que je dois regagner.
Que vous souhaitez-vous pour l’année à venir?
Avant tout la santé, que ma famille se porte bien et que les choses évoluent comme je l’espère. Sur le plan sportif, l’objectif principal est d’éviter les blessures. Si j’y parviens, cela se reflétera aussi sur le terrain et au classement.
Et quels titres aimeriez-vous lire à votre sujet?
Je vous laisse décider (Rires). Mais j’espère surtout que l’on pourra écrire que je suis de retour et que je fais à nouveau parler de moi grâce à mes performances sportives.
Cet article est adapté d’une première version publiée cet hiver sur notre site.
