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«Il y en a marre de la fausse compassion des bien-pensants»

Faut-il culpabiliser de ne pas regarder les paralympiques? Réponse surprenante et tonitruante d'un ancien champion de tennis en fauteuil roulant, reconverti dans le management sportif.



Il y avait l'idée que cette fois, peut-être, ce serait différent. Que le monde woke en ferait un cas d'espèce, peut-être un pataquès. C'était juste une illusion: les paralympiques de Tokyo passent totalement inaperçus.

Entre autres questions embrassantes, la première consiste à savoir si cet événement est mal vendu ou, au contraire, si nous sommes des consommateurs monomaniaques, infichus de nous engouer pour des athlètes qui, sans oser l'avouer, nous ressemblent si peu.

Nous avons posé la question à Gérald Métroz. Outre une liberté de ton rare, cet autodidacte présente l'avantage d'avoir occupé des positions en vue dans les deux mondes; champion de tennis en fauteuil roulant, agent de sportifs célèbres.

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Gérald Métroz aux Jeux d'Atlanta 1996.

Les Jeux olympiques ont battu des records d’audience. Pourquoi les paralympiques ont-ils un écho aussi faible?
La clé, c'est l'identification à l’athlète. Il faut dire la vérité: un enfant rêve de devenir Roger Federer ou Stan Wawrinka, pas le champion suisse de tennis en fauteuil roulant. Nous sommes une toute petite minorité. Nous représentons peut-être 1% de la population mondiale. Pourquoi les gens voudraient-ils nous ressembler? Pourquoi voudraient-ils imiter des personnes comme nous? L’identification est impossible.

Il est tout aussi difficile de ressembler à Federer, encore plus de l’imiter.
Selon moi, on peut se prendre pour Federer quand on tape des balles le dimanche matin. Il suffit d’un peu d'imagination et d’ego. A l’inverse, personne ne rêve d'un gars en fauteuil roulant.

Qui est Gérald Métroz?

Né le 16 mai 1962 à Martigny, Gérald Métroz a perdu ses deux jambes dans un accident de train à la gare de Sembrancher alors qu’il avait 2 ans. Président de club, entraîneur, gardien de hockey, il est devenu l’agent de hockeyeurs le plus influent de Suisse.
Tennisman de haut niveau en fauteuil roulant, il a participé aux Jeux paralympiques d'Atlanta en 1996 ainsi qu’à de nombreux tournois dans le monde. Il partage désormais son temps entre l’écriture et la musique. Sa vie a inspiré un livre («Soudain un train», de Jacques Briod) et un documentaire («Gérald Métroz: elle est pas belle la vie?»).

Devrions-nous culpabiliser, tout de même, de ne pas regarder les paralympiques?
Mais bien sûr que non! Avec les paralympiques, nous parlons de disciplines inconnues du grand public, pratiquées par une poignée de gens dans le monde. Il n’y a pas la masse, pas de base populaire, et ça ne changera jamais. Il n’y a personne à imiter, pas de modèles. Le tennis de l’ATP et celui que je joue, dans les faits, ne sont pas du tout les mêmes sports. Le mien restera toujours confidentiel et c'est parfaitement logique.

Mais vous, qui étaient vos idoles?
J’ai grandi avec McEnroe, Borg, Wilander, mais je me suis identifié au meilleur joueur du monde en fauteuil roulant.

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Marcel Hug, champion à défaut de devenir star.

En tant que média, avons-nous néanmoins un devoir, une responsabilité civique à couvrir les paralympiques?
Si vous êtes très riche et que vos audiences ne sont pas votre préoccupation majeure, pourquoi pas? Regardons les choses en face: 90% des gens qui écrivent à la presse pour se plaindre du traitement des paralympiques n’ont jamais mis les pieds dans une compétition de ce genre.

«Ces gens préféreront toujours regarder les débuts de Messi au PSG que la finale des aveugles à Tokyo»

Comment en êtes-vous si sûr?
Je peux en témoigner. Chaque année, au mois d'août, il y a un grand tournoi de tennis au Bois-des-Frères, dans la région de Genève. C’est un tournoi majeur, l’un des dix meilleurs au monde. Le jour de la finale, il y a entre 100 et 200 spectateurs au bord du court. Souvent les participants et les familles.

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Les vestiaires.

Pour vous, ces interpellations en faveur des paralympiques sont-elles des postures idéologiques?
Je les comparerais aux gens qui, pendant des années, quand j’étais agent de hockey, répétaient qu’il n’y ait pas assez de juniors en première équipe de Genève-Servette. Pour autant, ces personnes n’allaient jamais voir un match de juniors. C’était gratuit et à des heures faciles: rien de plus simple. Mais ils n’y allaient pas. Ils réclamaient plus de juniors sans leur prêter le moindre intérêt.

«Le pire, ce sont les remarques sur le courage. Il faudrait regarder les paralympics parce que “ces athlètes ont tellement de courage”...»

Je peux vous garantir qu’entre nous, les sportifs handicapés, on n’en a rien à secouer du courage. On n’en parle jamais. On est là pour gagner, c'est tout. Aux Jeux d’Atlanta, sur les quelque 10 000 athlètes que nous étions, je n’en ai jamais entendu un seul lâcher à table: «P…, les gars, qu’est-ce qu’on est courageux!» Nos sujets de conversation sont les mêmes que ceux des athlètes lambdas: à quelle heure est ta compétition? Comment tu te sens?

The United States, front, and Canada players line up during the national anthem before a women's wheelchair basketball quarterfinal game at the Tokyo 2020 Paralympic Games, Tuesday, Aug. 31, 2021, in Tokyo, Japan. (AP Photo/Kiichiro Sato)

Les hymnes nationaux. Image: AP

Votre discours n'est pas très militant.
Croyez-moi, aucun de nous ne fait du sport pour être courageux! On s’en fiche pas mal. Parce que dans ce cas-là, l’amateur qui grimpe à Evolène le dimanche matin à vélo est très courageux, lui aussi. Ce n’est pas pour autant que nous devrions le filmer et lui donner une médaille.

Une partie du grand public pense néanmoins que vous «mériteriez» plus d’attention.
Je me passerais volontiers de la fausse compassion des bien-pensants. Il y a trois semaines, une personne à la gare est venue me dire que j’étais bien courageux de prendre le train. Moi qui ai voyagé partout dans le monde...

«Les gens qui réclament plus d’intérêt pour les paralympiques ne connaissent ni les personnes, ni les sports dont ils parlent avec tant de véhémence»

Les paralympiques peuvent-ils tout de même trouver leur public?
Je les comparerais à des sports comme l'heptathlon où il y a très peu de licenciés, et pas davantage de modèles.

«On en revient toujours au phénomène d’identification. Franchement: qui voudrait ressembler à quelqu’un comme moi?»

Et vous, suivez-vous les paralympiques?
La première semaine, j’ai presque tout regardé, puis je suis parti en vacances. Même à mon niveau d’information, je serais incapable de vous citer un seul nom connu en dehors de quelques Suisses. En revanche, j’ai pu voir que le niveau d'ensemble avait considérablement augmenté.

Grâce au professionnalisme?
Oui, tout est devenu très pro. Des programmes étatiques et des entreprises comme Once, en Espagne, ont apporté beaucoup d’argent. Ou alors les athlètes apprennent la débrouille, comme dans n’importe quel sport mineur. Moi, à partir du moment où je suis entré dans le top 100, j’ai voyagé sur les compétitions tous frais payés, j’ai reçu gratuitement des fauteuils de mon équipementier, un par année, et ce n’est pas rien.

Les sponsors manifestent-ils davantage d’intérêt pour les paralympiques?
Il y en a peu, forcément.

«Je ne vois pas ce que viendrait chercher une entreprise comme Nike sur un marché de niche où la plupart des clients ne portent jamais de baskets»

Sans surprise, les sponsors des paralympiques sont souvent des fabricants de fauteuils roulants ou d'équipements divers. Il y en a d’autres comme Coca-Cola qui, en vertu de leur partenariat global avec le CIO, injectent des millions. C’est cool! Mais ces firmes-là y vont à pas mesurés, voire calculés. Et c’est totalement normal.

Pour un sport que vous considérez comme mineur, les JO pourraient paraître disproportionnés.
C'est l’avantage que nous tirons de la défense des minorités. En nous offrant cette visibilité, le CIO contribue énormément à la reconnaissance du statut de sportif (je n’ai pas dit personne) handicapé. Maintenant, nous devons évoluer car nos règlements sont du chinois. Il est difficile d’expliquer au grand public qu’il y a 22 médaillés en crawl, surtout avec une minute d'antenne. Avant de nous plaindre d’un manque d’intérêt (mais je le répète, ce n’est pas la réalité que je vis), il faut commencer par rendre les paralympiques accessibles et clairs.

Gerald Metroz, player agent, looks the players, during the game of National League A (NLA) Swiss Championship between Geneve-Servette HC and EV Zug, at the ice stadium Les Vernets, in Geneva, Switzerland, Friday, December 11, 2015. (KEYSTONE/Salvatore Di Nolfi)

Gérald Métroz, figure célèbre des patinoires. Image: KEYSTONE

L’avis de Laurence Bolomey, journaliste indépendante engagée dans la promotion du sport handicap

«Je ne pense pas que nous devrions culpabiliser de ne pas regarder les paralympiques. Mais je pense que nous y perdons. Il y a trente ans, le sport handicap était encore une activité occupationnelle. Aujourd’hui, nous avons affaire à des professionnels, avec une vraie dimension athlétique. Ces sports, certes, doivent se remettre en question, car les règlements sont très compliqués. Mais le plus important est ailleurs, dans la démonstration manifeste qu’avec une jambe ou un bras en moins, un être humain reste capable de performances exceptionnels.»

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source: keystone / keystone
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