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Jeux olympiques

Les petits secrets du curling qu’on ne voit pas à la télé

Tous les quatre ans, ce sport nous tient en haleine (rien à voir avec le whisky) comme une série Netflix à petit budget. Mais il est truffé de petites histoires et autres subtilités que l'on devine à peine.
18.02.2022, 18:5820.02.2022, 19:16

La bouche écossaise

Le curling n’oublie pas ses origines: il porte le kilt et fait tressaillir les cornemuses avant chaque grand match, en hommage à ses ancêtres écossais.

Les voici

C’est également le cas aux Jeux de Pékin: à quelques minutes de la prise d’antenne, «des Chinois déambulent en kilt et jouent des chants celtes à la cornemuse, ce qui reste un petit choc culturel quand même», sourit Laurence Bidaud, ancienne curleuse olympique et actuelle responsable de la relève suisse. Elle est la fille de feu Jean-Paul, l’homme qui a facilité l’entrée du curling aux JO.

Les voilà

Il y a l’air, pas toujours le souffle, mais au moins le cœur y est: les traditions sont respectées en tous lieux. C'est seulement sur le whisky qu'il y aurait un peu de relâchement. «On n'en boit plus autant qu'avant», confirme Laurence Bidaud.

La série télé

Chaque quatre ans, le curling réussit à nous tenir en haleine (rien à voir avec le whisky) pendant dix jours, jusqu’à atteindre des records d’audience. Chaque quatre ans, le curling devient une sorte de série Netflix à petit budget dont le scénario haletant (rien à voir avec la cornemuse) parvient à toucher jusqu’à une population ignorante et impatiente.

Ça tourne

Les dialogues sont dépouillés, ils vont à l’essentiel («hue», «halt»). Les acteurs sont sous-payés, ils marchent au relationnel. Les costumes sont un peu ringards: sous certaines coutures, ils évoquent les joggings d’antan et les dimanches cossards. Décor spartiate, âge de pierre et héros de marbre, nous sommes des dizaines de milliers à nous laisser attendrir à chaque fois.

Sauf qu’en coulisses, ce n’est pas la même affaire. «Les JO restent malheureusement notre seul espace publicitaire», regrette Laurence Bidaud. «En dehors de ce créneau, le curling reste un sport d'insiders. Nous sommes toujours en quête de nouveaux adhérents, en particulier des jeunes. C’est un problème qui nous préoccupe et j’avoue que nous n’avons pas tellement la solution.»

Un sport d’intellos
mais avec des benêts

«Il est impossible de jouer bêtement au curling», avait coutume de dire Jean-Paul Bidaud. «Il faut s’entendre sur la définition de l’intelligence», nuance sa fille Laurence. «Un skip doit au moins s’intéresser à la stratégie, aimer résoudre des problèmes. Mais sinon, tout est relatif. Même un marathonien doit savoir gérer ses efforts.»

Y aurait-il pour autant des benêts dans le curling moderne? Laurence Bidaud ne le jurerait pas. «La vraie nouveauté, c'est que les curlers sont devenus de vrais athlètes. On ne voit plus des Canadiens bedonnants de 40 ans. Pour le reste…»

Il faut s’entendre,
au minimum s’écouter

Il en va des voies toutes tracées du curling comme de l’entretien des déroutes conjugales: l’un balaie, l’autre lui crie dessus. A la fin de la journée, les positions doivent se rejoindre. «Un peu d’harmonie aide», suggère Laurence Bidaud. «Dans une équipe de deux ou quatre personnes, il se crée vite une intimité. Il faut au moins partager la même vision, la même mission. C’est la première pierre à poser.» Elle n'a pas dit «jeter».

Tout le monde (voire le monde entier) se souvient du couple que formaient Jenny Perret et Martin Rios aux JO 2018, un vieux couple déchiré par la vie et «rebletzé» par le curling. Un vieux couple avec des engueulades et des problèmes de vieux couple: elle lui demandait de passer le sel, il faisait mine de ne pas comprendre.

Scène de ménage

Après les JO de PyeongChang, Jenny Perret a reçu des fleurs à la maison et Martin Rios des kilos de sel, parce qu'il avait refusé sèchement de saler la piste et avait rabroué publiquement cette idée sotte.
Après les JO de PyeongChang, Jenny Perret a reçu des fleurs à la maison et Martin Rios des kilos de sel, parce qu'il avait refusé sèchement de saler la piste et avait rabroué publiquement cette idée sotte.

«A travers le curling, on tisse des liens qu’on n’aurait peut-être jamais eu en dehors. Ces liens existent à vie car ils deviennent très forts. Avant les Jeux de Pékin, Silvana Tirinzoni et Alina Pätz étaient de grandes rivales. Elles ont décidé d'unir leurs intérêts derrière un objectif commun et, au fil du temps, leur relation est presque devenue fusionnelle.»

Le boss

Il fut un temps où le skip jouissait d’une autorité absolue et incontestable. Il assumait toutes les décisions d’ordre stratégique. Ses ordres étaient péremptoires, hurlés à travers la pièce sans ménagement, comme on commanderait un autre whisky.

Une vraie maîtresse de maison

Silvana Tirinzoni, Suisse.
Silvana Tirinzoni, Suisse.

Mais la société a évolué. Il subsiste encore des civilisations reculées comme le Canada où «l’équipe porte le nom de son skip, où les autres joueurs n'ont pas d'existence propre», mais le curling moderne encourage un management horizontal. «L’avis de tous est pris en compte, voire largement sollicité», témoigne Laurence Bidaud, qui désigne la référence ultime du progressisme triomphant. «Si vous regardez la Suède de Nick Edin, vous voyez que tous les joueurs discutent ensemble sans arrêt.»

Les «manoillons»

Le balayeur n’en reste pas moins un «manoillon». Sa liberté d'action s'arrête où commence la volonté du capitaine. «Il agit sur ordre du skip pour tout ce qui concerne le balayage directionnel, lorsqu'on balaie dans la direction ou dans le sens contraire du curl afin de corriger la trajectoire», indique Laurence Bidaud. «Il y a vingt ans, le terme même de «balayage directionnel» n’existait pas. Peu à peu, on a beaucoup étudié la façon de mettre du poids sur le balai et on a découvert des moyens d'exploiter cette puissance.»

Comme le bobsleigh, ou encore certaines voiries, le curling recherche donc des bras. «On a recruté des mastodontes», admet Laurence Bidaud, qui précise encore: «Pour tout ce qui concerne la longueur, le balayeur agit de sa propre initiative. Il garde seul la maîtrise des rythmes.» Deux techniques sont utilisées pour réguler la vitesse: lentement, avec une forte pression, ou rapidement, avec des caresses superficielles.

Balai neuf balaie mieux

Le balai à poil dur fut d'abord le bras armé des pionniers écossais. Puis le balai de riz canadien a tout emporté. Un autre modèle avec des sortes de colifichets est devenu trendy auprès des jeunes (aujourd'hui décédés), notamment parce qu’«il était sophistiqué et bruyant. L'élégance de ses mouvements évoquait un vol de cygnes», nous narrait Jean-Paul Bidaud.

Evolution du balais à travers les âges

De gauche à droite: le balais d'aujourd'hui, plus proche de la serpillère, sa version précédente, plus épaisse, le balai de «colifichets» et le balai de riz.
De gauche à droite: le balais d'aujourd'hui, plus proche de la serpillère, sa version précédente, plus épaisse, le balai de «colifichets» et le balai de riz.

Aujourd'hui, les balais sont neufs et balaient mieux. «Ils sont constitués d'une tête mobile et d'un tissu abrasif», précise Laurence Bidaud. «Cette matière agit efficacement sur le balayage directionnel.»

La botte secrète

Les deux chaussures, dans leurs dessous chics, ne suivent pas les mêmes règles. L’une glisse, l’autre pas. La semelle de la première est en téflon, la seconde en caoutchouc. Pour schématiser: avec la première, on marche sur des oeufs. Avec la seconde, on les écrase. «Les chaussures n’ont pas évolué», observe Laurence Bidaud. «Il y a eu des essais avec des genres de capsules incrustées dans la semelle mais rien de concluant.»

Accélérateur-frein

Pierre qui roule n’amasse pas mousse

Sur le trajet qui l’amène à la maison, la pierre opère trois ou quatre rotations successives. Le mouvement est appelé le curl – la boucle, en français. La rotation est actionnée par une subtile ouverture de la main, vers l’intérieur ou l’extérieur, jamais par un geste du poignet, l’erreur classique des débutants et des rustres - les manches, en bon français.

Sous chaque pierre, une assiette est fixée pour favoriser le mouvement de rotation. «J'ai entendu qu'à Pékin, ils les avaient un peu poncées», note Laurence Bidaud. Le poids varie entre 17,5 et 20 kilos. Le prix est indexé au cours du granit écossais mais il faut compter un minimum de 1000 francs pièce.

Le réchauffement climatique

Une hausse de température peut modifier les réactions de la glace et, parfois, jusqu’au nom du favori. Il suffit d’une trentaine de spectateurs qui pénètrent dans la halle au même moment, ou seulement de deux équipes sur une piste adjacente. «Dans ce cas, il faut être hyper attentif à la lecture de la glace», frémit encore Laurence Bidaud.

Pékin ne souffle pas tant le chaud et le froid puisque les compétitions s’y déroulent devant un cénacle d’invités. «Mais il y a un autre problème», révèle Laurence Bidaud:

«Le curling est organisé sur l’ancien site de natation des JO 2008, autrement dit sur le bassin olympique. Selon les gens sur place, le fond bouge. Il y a même, pour forcer un peu le trait, une sorte de cuvette.»

Laurence Bidaud n’est pas loin de s’en réjouir: «Depuis vingt ans, nous évoluons dans un confort permanent. Les conditions sont presque toujours parfaites, sans surprise ni aspérité. A mon époque, ce n’était pas le cas, les curlers devaient savoir lire la glace et en mémoriser chaque portion. Pékin impose à nouveau ce challenge aux joueurs, celui de savoir réagir au bon moment quand la pierre curle différemment.» Il ne manque plus que le whisky pour un grand retour aux sources.

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