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Football: les gardiens prennent-ils les attaquants pour des imbéciles?

Les gardiens prennent-ils les attaquants pour des imbéciles?

La question se pose depuis que les portiers notent sur leurs gourdes les préférences des joueurs adverses aux tirs au but, comme si cela allait les faire plonger du bon côté.
01.03.2024, 14:0001.03.2024, 16:00
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Le plus beau geste footballistique de la semaine nous est venu de Rouen où, mercredi soir en Coupe de France, un gardien dont le nom ne dit rien des qualités (Jean Louchet) a expédié la gourde de son homologue adverse hors du terrain. Le portier de Valenciennes s'était en effet aperçu que celui de Rouen avait noté sur sa boisson les frappes préférentielles des joueurs adverses (de quel côté ils ont l'habitude de tirer leur penalty), et il a décidé de l'embêter gentiment en le privant de cette antisèche lors de la séance des tirs au but.

L'action avait valeur de symbole car Jean Louchet, d'un geste, a résumé tout ce que l'on pense de ces petites notes qui ne servent absolument à rien.

Elles continuent pourtant d'habiller les gourdes des gardiens lors des matchs à élimination directe. Le même soir que Rouen-Valenciennes mais en Coupe de Suisse, cette fois, le numéro un du FC Lugano consultait lui aussi sa boisson avant chaque tir au but bâlois. D'où cette question:

Les gardiens prennent-ils les attaquants pour des imbéciles?

Il suffit en effet de s'arrêter quelques instants sur cette pratique pour se rendre compte de son absurdité. D'abord parce que, contrairement à ce qu'il essaie de nous faire croire, le portier n'a que très peu de données fiables en sa possession. «Pour qu'on puisse avoir une statistique, il faudrait que le tireur ait frappé un certain nombre de pénalties, rappelle Raffaele Poli, responsable du Centre International d'Étude du Sport (CIES). Parce que s'il n'en a botté que quelques-uns dans sa carrière, il n'y a aucune véritable tendance à dégager».

Tim Krul (ex-Norwich) avait fait ses devoirs face à Tottenham en 2020.
Tim Krul (ex-Norwich) avait fait ses devoirs face à Tottenham en 2020.

Or lors d'une séance de tirs au but, ce n'est pas seulement le tireur de penalty attitré de l'équipe, ni son suppléant qui s'élancent, mais au moins cinq joueurs différents. Des footballeurs qui n'ont que très peu d'expérience dans l'exercice. La preuve lors du match Bâle-Lugano. Voici l'historique des Rhénans qui se sont présentés face au dernier rempart tessinois:

  1. Renato Veiga: 3 pénalties tirés en carrière
  2. Fabian Frei: 21
  3. Djordje Jovanovic: 5
  4. Thierno Barry: 2
  5. Dominik Schmid: 2

Bien sûr, la plupart ont aussi frappé lors d'autres séances de tirs au but par le passé, mais pas de quoi dégager une tendance (hormis pour Fabian Frei et ses 21 envois). Quelles informations pouvait donc lire le gardien tessinois avant les frappes bâloises? Thierry Barnerat a une idée: des informations qui n'avaient aucune utilité. Ce Romand de 59 ans, sommité du poste de gardien, analyste vidéo de Thibaut Courtois, est formel:

«Plein de gens vous diront que les infos sur la gourde sont précieuses. Mais pour moi, ça ne sert très clairement à rien»
Thierry Barnerat
Amir Saipi et la fameuse gourde sur laquelle il avait noté les habitudes des joueurs bâlois.
Amir Saipi et la fameuse gourde sur laquelle il avait noté les habitudes des joueurs bâlois.Keystone

Il prend en exemple les gesticulations de Barry Copa en finale de la CAN 2015 ou d'Emiliano Martínez lors du dernier Mondial face aux Bleus pour insister sur le fait qu'une séance de tirs au but se joue surtout au niveau «émotionnel». «Le seul intérêt que je vois dans le fait de consulter des infos sur une gourde est d'ordre psychologique», songe Thierry Barnerat.

Concrètement, le gardien peut ainsi avertir le tireur qu'il sait où celui-ci va frapper. Mais est-ce que cela fonctionne? L'adversaire peut-il en être troublé? Raphaël Nuzzolo préfère en rire. «S'il sait que tu as tiré les trois dernières fois à gauche, plongera-t-il du même côté en pensant que tu vas continuer à faire pareil, ou de l'autre en imaginant que tu vas changer?» Un raisonnement par l'absurde qui témoigne de toute la vacuité de consulter des statistiques avant la frappe.

Surtout que, contrairement à ce qu'on tente de nous faire croire, les attaquants ne sont pas bêtes: ils savent très bien que les portiers adverses connaissent toutes leurs datas sur penalty. Certains choisissent donc de varier volontairement leurs trajectoires. C'était le cas de Raphaël Nuzzolo, un cador du tir aux 11 mètres (34 pénalties convertis sur 37).

«Parfois je tirais à gauche, d'autre fois à droite ou au centre. Je travaillais toutes les possibilités aux entraînements»
Raphaël Nuzzolo

On peut pousser la démonstration encore plus loin en imaginant que tout se déroule comme le gardien l'a imaginé: l'attaquant tire exactement où il pensait. Le problème, c'est que si la frappe est parfaite, le pauvre portier n'a aucune chance de l'arrêter. «Si je fais exactement ce que j'ai en tête et que le ballon va où je veux, le gardien ne peut rien faire», assure Raphaël Nuzzolo.

Xamax's forward Raphael Nuzzolo, left, scores the 2:1 at penalty against Thun's goalkeeper Guillaume Faivre, right, during the Super League soccer match of Swiss Championship between Neuchat ...
«Nuzz'» a affronté plusieurs fois Faivre dans les buts et n'a pas toujours marqué. «Ce n'est jamais facile de tirer contre un copain», dit-il. Image: KEYSTONE

C'est la raison qui pousse certains buteurs à tirer très souvent de la même façon, convaincus de leur supériorité sur leur adversaire dans l'exercice. Harry Kane, par exemple, est connu pour croiser sa frappe. Etant droitier, il a pris l'habitude de tirer sur sa gauche et le plus souvent, comme c'est bien fait, ça marche (70 pénalties concrétisés sur 81 tentatives). Même face à un gardien qui a très bien appris sa leçon.

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