Sport
Tennis

Pourquoi le Covid peut ruiner la carrière de Federer et Nadal

Image

Pourquoi le Covid peut ruiner la carrière de Federer et Nadal

Le premier est hors de forme, le second se fait toujours plus rare. Après de longues absences, à leur âge vénérable, plus rien n’est simple. Coaches et joueurs donnent quatre raisons.
27.04.2021, 21:1730.04.2021, 18:18

Il ne faut pas voir un caprice dans le fait que Roger Federer, maniaque de l’organisation tip top en ordre, débarque à l’improviste au Geneva Open et à Roland-Garros. Ce n'est ni une lubie, ni une folie.

«Il a changé ses plans à la dernière minute, ce qui n’est pas du tout son genre. C’est la preuve que sa forme n’est pas parfaite»
Timea Bacsinszky, double demi-finaliste à Roland-Garros

Il ne faut pas voir une anomalie dans le fait que Rafael Nadal, selon le coach Yannick Fattebert, «était méconnaissable à Monte-Carlo, pour sa rentrée», ni s’étonner que ses retours à la compétition soient toujours plus poussifs, toujours plus tardifs.

«A-t-il encore la même motivation de voyager dans ces conditions? Peut-il remettre son corps en marche aussi facilement qu’avant?»
Yannick Fattebert, ex-coach de Stan Wawrinka

A leur âge vénérable, le Covid place Roger Federer (40 ans le 8 août) et Rafael Nadal (35 ans le 3 juin) devant la nécessité de revenir de tout, les blessures, les usures et les rouillures, l'engourdissement des capacités physiques et psychiques, le processus irréversible du vieillissement, mais aussi la tentation de l’embourgeoisement, fut-elle inavouable, après avoir goûté à une vie rangée. C’est un défi immense; peut-être leur défi ultime.

La baisse de motivation

Comme beaucoup pendant la pandémie, Federer s'est initié au jardinage et aux rôtis du dimanche, marivaudages de super-daddy façon famille Ricoré. Yannick Fatterbert n’en fait pas mystère: «Avec les années, on a besoin d'un objectif en compétition pour accepter un certain volume d'entraînement. J’imagine facilement qu’en période de Covid, Roger n’a pas touché sa raquette pendant des mois. Il a disputé tellement de matches dans sa vie, il en a tellement gagnés, qu’il a passé l’âge de trimer sans raison.»

Des indiscrétions autour de son clan laissent entendre qu’en privé, Federer évoque ouvertement l’hypothèse d’une fin de carrière cet hiver si, indépendamment du bilan comptable, son corps devait souffrir, son bonheur pâtir de ce retour à la compétition.

Psychologue de plusieurs tennismen français (certains pressentiront qu’il est débordé), Makis Chamalidis nous expliquait à Roland-Garros qu’«à partir d’un certain niveau d’accomplissement, un champion doit rester connecté avec son désir, entrer dans une autre procédure que simplement gagner ou perdre, bien ou mal jouer. Il doit mettre du sens, trouver de nouveaux buts, chercher des sources de motivation, tout ce que la compétition ne suffit plus à lui apporter. Parce que, en définitive, le tennis est une activité monotone.»

«C’est d’autant plus vrai quand il n’y a pas de public, renchérit Yannick Fattebert. Les anciens comme Roger et Rafa sont habitués aux ambiances de fou. Ils s’y transcendent. Trouveront-ils leur compte dans le tennis actuel?»

Timea Bacsinszky insiste sur ce point: «L’absence de public joue un rôle important. J’ai vécu des retours dans des petits tournois où il n’y avait personne, face à des filles dont c’était l’environnement naturel et qui voulaient «se faire» une ex top 10. Je l’avoue, j'ai parfois eu du mal à lutter. Les jeunes ne souffrent pas beaucoup des huis clos. La foule, même, peut les inhiber. A l’inverse, Roger devra trouver en lui cette énergie qu'il tirait du public, partout dans le monde, et qu’il décrit comme un moteur.»

«Le jour où je serai programmé sur le court no 18, j'arrêterai»
Roger Federer
Le tournoi de Monte-Carlo sans public.

La chute de tension

Au-delà d’un certain embourgeoisement, c’est la capacité à revivre sous pression qui, en phase de reprise, est questionnée. Novak Djokovic l’avait expérimentée, après une longue absence (blessure à un coude, burn-out), au cours d’une défaite tragique où il était apparu désemparé, presque fragile, petit garçon tarté à la récré.

«Les meilleurs entraînements ne ressembleront jamais à la compétition. Je ne pensais pas qu’un jour, je serais autant bousculé sur le plan mental. J’ai besoin de retrouver la confiance, la résilience, en alignant les matches»
Novak Djokovic

Combien de matches? «C’est très variable d’une personne à l’autre, témoigne Timea Bacsinszsky, reine du come-back. La résilience est un muscle comme les autres: ça se travaille. Pareil pour la concentration à haute intensité. Mais on ne peut le faire qu’en compétition. Deux heures d’entraînement ou deux heures de match n’ont pas le même effet sur l’organisme.»

«Un joueur de tennis vit sous une tension permanente. Le fait d’avoir vécu sans cette pression pendant des mois peut avoir «ramolli» Roger et Rafa»
Yannick Fattebert

Timea Bacsinszky partage son expérience: «Physiquement, Roger peut s’appuyer sur un acquis. Mais avec la tension, on s’épuise beaucoup plus vite. On joue un match de deux heures, on croit que ça va aller et puis, le lendemain, on a très mal aux jambes. La tension que l'on garde en soi a un grand pouvoir de nuisance. Il est impossible de la reproduire à l'entraînement.»

La joueuse de tennis suisse Timea Bacsinszky en action lors d'un entrainement sur un terrain de Swiss Tennis le mardi 26 mai 2020 a Bienne. (KEYSTONE/Jean-Christophe Bott)
Timea Bacsinszky.

L'absence de repères

La tension fait également le lit des pensées parasitaires. «Quand je manque de compétition, je suis nettement plus hésitant, témoigne Stan Wawrinka. Ce n'est pas pour rien si, pendant toute ma carrière, je n’ai jamais aussi bien joué qu'en finale de Grand Chelem: avant d'en arriver là, j'avais enchaîné six longs matches. J’avais accumulé beaucoup d’informations, de confiance et de repères. J'étais relâché. Tout était en quelque sorte plus simple... sauf l’adversaire.»

Wawrinka en finale de Roland-Garros, au stade jubilatoire du relâchement.

Timea Bacsinszky résume parfaitement ce sentiment de montée en puissance: «Dans un come-back, le premier match est celui de l’excitation: on marche à l’enthousiasme. Le deuxième est celui de la confirmation: attention, déjà des tensions. Le troisième, si on le gagne, permet d’atteindre une forme de relâchement. Mais pour d’autres personnes, ce sera peut-être le quatrième, ou le cinquième.»

«C’est mon cas, sourit Stan Wawrinka. J'ai besoin d’enchaîner pour que les choix soient justes et spontanés, pour que les gestes soient exécutés naturellement, sans arrière-pensée. Après une longue absence, je réfléchis trop sur le court, ça peut devenir un gros bordel dans ma tête.»

Switzerland's Stan Wawrinka deliberately breaks his racket in the men's final match against Spain's Rafael Nadal at the French Open tennis tournament at the Roland Garros stadium, in Pa ...
Wawrinka après une longue absence, quand il manque de repères.

Opéré à un tendon du pied droit, Stan Wawrinka doit se contenter de trottiner et sait déjà qu’il ne pourra pas disputer la saison de terre battue.

Son ancien coach, Yannick Fattebert, compatit: «Après des mois sans compétition, même un grand joueur repart quasiment d’une page blanche. Il ne sait plus trop où il en est, comment réagir dans les moments chauds, quel schéma de jeu choisir. Dans cette phase de «paramétrage», son passé n’a presque aucune utilité. Sauf que chez Roger et Rafa, en général, ça revient vite. Moins vite que quand ils avaient 30 ans, mais plus vite que chez la moyenne des joueurs.»

Timea Bacsinszky s’émeut de cette faculté extraordinaire qu'ont les champions «de se reconnecter rapidement à leurs sensations, ou à leur mémoire musculaire», tout en restant les meilleurs «dans la gestion de l’événement».

«Mais quand un champion a passé la trentaine, il devient parfois sujet à une émotivité qu’il ne soupçonne pas lui-même»
Magnus Norman, ex-numéro un mondial et coach

«On devient plus nerveux avec l’âge, nous confirmait Stan Wawrinka en décembre 2019. Parce qu’il n’y a plus de temps à perdre. Parce qu'encore, on a assez d’expérience et de vécu pour savoir qu'un point est important, et les conséquences si on le perd. Parce qu’enfin, on a l’avantage, ou parfois l'inconvénient, de connaître notre vrai potentiel: c’est difficile de ne pas s’en vouloir quand, à 35 ans, après avoir remporté des Grand Chelem, on joue très en-deçà de sa valeur.»

La perte d'influence

Yannick Fattebert soulève un autre point: «Federer et Nadal exercent-ils la même fascination sur leurs adversaires, notamment les jeunes? On les a très peu vus depuis un an. On a pu oublier les cadors qu’ils étaient et, inconsciemment, ils font moins peur. Affronter Nadal aujourd’hui est moins angoissant que pendant toutes ces années où, remonté à bloc, il débarquait à Roland-Garros avec un regard noir, en ayant gagné quatre titres sur terre battue.»

Timea Bacsinszky «en revient à l’absence de public: une foule qui scande le nom de Roger ou Rafa peut devenir intimidante pour un jeune. A l’inverse, le silence rend tout un peu banal, même les grands champions. Le huis clos restaure les équilibres.»

Peuvent-ils regagner des Grand Chelem?

«Ces deux-là ont montré qu’avec eux, rien n'était rationnel, sourit prudemment Yannick Fattebert. Nadal est encore rouillé, mais il est clairement mon favori pour Roland-Garros. Avec Roger, il y a davantage d’inconnues. Mais si ces deux joueurs, à leur âge et avec leur palmarès, reviennent sur le circuit, c’est pour gagner. Parce qu'ils restent convaincus de leurs capacités.»

Timea Bacsinszky acquiesce:

«Gagner un Grand Chelem? Pour Roger, ça reste une grande question. Et la réponse dépend beaucoup moins de lui que par le passé. Son corps aura un mot à dire. Sans oublier les jeunes comme Tsitsipas et Rublev qui, eux, ont beaucoup joué pendant le Covid»
«Pour Rafa, je ne me fais aucun soucis. Il peut encore gagner dix Roland-Garros. Mais ailleurs?»

«Une chose est sûre, conclut Timea Bacsinszky. Ni Roger ni Rafa ne reviennent à la compétition, dans une période aussi contraignante, pour disputer un deuxième tour sympa à Bois-le-Duc. S’ils sont là, c’est pour soulever des trophées. Ce sera seulement plus compliqué, surtout si le Covid continue de provoquer de longues coupures.»

Plus d'articles sur le sport
Le pilote le plus capé de la F1 n’est pas celui que l’on croit
Le pilote le plus capé de la F1 n’est pas celui que l’on croit
de Nicolas basquez
Blessures, conflit familial, soucis d’argent: Dominic Stricker se livre
Blessures, conflit familial, soucis d’argent: Dominic Stricker se livre
de simon hÄring
Un scandale de tricherie secoue la course à pied suisse
Un scandale de tricherie secoue la course à pied suisse
de Simon häring
Le rugby suisse est à 80 minutes d'un exploit historique
Le rugby suisse est à 80 minutes d'un exploit historique
de Romuald Cachod
La guerre en Iran met la Fifa dans l'embarras
La guerre en Iran met la Fifa dans l'embarras
de Sebastian Wendel
Marianne Fatton a un lien spécial avec la Patrouille des Glaciers
Marianne Fatton a un lien spécial avec la Patrouille des Glaciers
de Julien Caloz
Ce Romand a créé le site qui va aider tous les randonneurs à ski
Ce Romand a créé le site qui va aider tous les randonneurs à ski
de Yoann Graber
Deux clubs romands ont tenté de recruter DiDomenico
Deux clubs romands ont tenté de recruter DiDomenico
de Klaus Zaugg
Un scénario catastrophe guette le foot suisse
Un scénario catastrophe guette le foot suisse
de Romuald Cachod
«J'ai eu un seul privilège grâce à mon nom»: Massimo Lorenzi se confie
1
«J'ai eu un seul privilège grâce à mon nom»: Massimo Lorenzi se confie
de Yoann Graber
Federer doit reprendre sa carrière pour tenir sa promesse
Federer doit reprendre sa carrière pour tenir sa promesse
de Ralf Meile
«Les joueuses peuvent exprimer en toute intimité leur frustration» dans cette pièce
«Les joueuses peuvent exprimer en toute intimité leur frustration» dans cette pièce
de Yoann Graber
Un duel entre deux géants affole la planète sport
Un duel entre deux géants affole la planète sport
de Julien Caloz
Voici une astuce méconnue pour être meilleur sur marathon
Voici une astuce méconnue pour être meilleur sur marathon
de Julien Caloz
Les cubes vidéo dans les patinoires suisses ont une fonction secrète
Les cubes vidéo dans les patinoires suisses ont une fonction secrète
de Klaus Zaugg
Il y a un gros problème avec le nouveau logo de ce club suisse
Il y a un gros problème avec le nouveau logo de ce club suisse
de Klaus Zaugg
«L'arrêt de l'année»: le gardien de l'Angleterre réalise une prouesse
«L'arrêt de l'année»: le gardien de l'Angleterre réalise une prouesse
de Yoann Graber
Infantino: «Je n'ai plus besoin de mon passeport suisse»
6
Infantino: «Je n'ai plus besoin de mon passeport suisse»
de François Schmid-Bechtel
Les tickets VIP offerts par la SSR interrogent
1
Les tickets VIP offerts par la SSR interrogent
de françois schmid-bechtel et rainer sommerhalder
Ce choix de la fédération suisse de curling va faire jaser
Ce choix de la fédération suisse de curling va faire jaser
Ces sports veulent révolutionner les JO d'hiver: grosses tensions
Ces sports veulent révolutionner les JO d'hiver: grosses tensions
de Katia DOLMADJIAN
Donald Trump joue un mauvais tour à la Nati
1
Donald Trump joue un mauvais tour à la Nati
de François Schmid-Bechtel
Horrible chute en saut à ski
Horrible chute en saut à ski
Ce stade s'apprête à entrer dans l'histoire du football
Ce stade s'apprête à entrer dans l'histoire du football
Le ski suisse dévoile un plan surprenant
Le ski suisse dévoile un plan surprenant
Le LS est éliminé à cause d’une pratique controversée
Le LS est éliminé à cause d’une pratique controversée
de Yoann Graber
Il gâche tout l'hommage du Real Madrid
Il gâche tout l'hommage du Real Madrid
Cette décision énerve le basket suisse: «On est les dindons de la farce»
Cette décision énerve le basket suisse: «On est les dindons de la farce»
de Julien Caloz
Voici les gros enjeux de la fin de saison en ski alpin
Voici les gros enjeux de la fin de saison en ski alpin
Vague de boycotts aux Jeux paralympiques
Vague de boycotts aux Jeux paralympiques
de Romuald Cachod
Ce championnat adopte un format complètement déroutant
Ce championnat adopte un format complètement déroutant
Le prochain match de la Nati fait grincer des dents
Le prochain match de la Nati fait grincer des dents
Un pilote de chasse permet à ce petit club de cartonner en Champions League
Un pilote de chasse permet à ce petit club de cartonner en Champions League
de Yoann Graber
Les zizis truqués en saut à ski refont parler d’eux
1
Les zizis truqués en saut à ski refont parler d’eux
Le maillot du Top Scorer va radicalement changer
Le maillot du Top Scorer va radicalement changer
Les arbitres de NHL ont une qualité que les Suisses n’ont pas
Les arbitres de NHL ont une qualité que les Suisses n’ont pas
de Klaus Zaugg
L'attitude de Lichtsteiner au FC Bâle peut lui coûter cher
2
L'attitude de Lichtsteiner au FC Bâle peut lui coûter cher
de Christoph Kieslich
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
Le rugby suisse est à 80 minutes d'un exploit historique
En net progrès cette année, l’équipe de Suisse de rugby peut valider ce samedi un maintien historique en Rugby Europe Championship, l’antichambre du tournoi des VI Nations, et obtenir par la même occasion son meilleur classement européen.
Il y a un an, l’équipe de Suisse de rugby avait connu des débuts difficiles lors de sa première participation au Rugby Europe Championship, une sorte de tournoi B des Six Nations. En Géorgie, elle s’était inclinée 110-0, avant de subir une autre défaite cinglante 73-0 aux Pays-Bas.
L’article