La France a trouvé l’élu: «La pression glisse sur lui»
Depuis sa victoire éclatante sur la Faun-Ardèche Classic samedi, le monde du cyclisme ne parle que de Paul Seixas, un coureur de 19 ans présenté comme la nouvelle pépite du peloton. Pour avoir une meilleure idée de tout le potentiel du Lyonnais et des attentes que la France place en lui, nous avons lancé un coup de fil à Jérôme Coppel. Cet ancien coureur de IAM Cycling, champion de France du chrono en 2015, suit le parcours de Paul Seixas depuis plusieurs saisons puisqu'il entraîne le beau-frère du prodige. Il pose un regard à la fois admiratif et lucide sur ce jeune talent qui participe pour la première fois aux Strade Bianche ce samedi.
Jérôme Coppel, comprenez-vous l’engouement suscité par Paul Seixas, ce coureur de seulement 19 ans qui n’a remporté sa première victoire chez les pros que le mois dernier?
Oui je le comprends. C'est vrai que par le passé, on a tellement attendu le successeur de Bernard Hinault qu'on a parfois un peu surévalué certains coureurs français. Mais Paul, c'est le premier depuis Hinault à posséder toutes les qualités, à la fois sur le vélo et dans la tête, pour espérer un jour remporter le Tour.
Il y a une obsession du Tour en France. Les suiveurs évaluent toujours le potentiel d'un coureur à travers ses chances de remporter ou non la Grande Boucle.
Oui, parce que c'est cette course qui a fait rêver tous les coureurs de notre pays lorsqu'ils étaient gamins. D'ailleurs, Paul ne s'en cache pas, il a avoué lui-même que son rêve était de remporter le Tour de France un jour. La grande question aujourd'hui, c'est de savoir s'il doit y participer cette année déjà ou s'il doit plutôt opter pour la Vuelta.
Quel est votre avis?
Je pense qu'il doit participer au Tour de France cette saison déjà afin de se familiariser avec une course de trois semaines qui ne ressemble ni au Giro ni à la Vuelta, tant tout y est gigantesque. Et puis, c'est la seule année où il sera «excusé» s'il n'est pas performant, car on attendra surtout de lui qu'il prenne de l'expérience. En revanche, s'il choisit la Vuelta, il n'aura déjà plus le droit à l'erreur lorsqu'il découvrira le Tour en 2027. La pression du résultat ajoutée à l'apprentissage de l'évènement pourrait peser lourd sur ses épaules.
Les sponsors de son équipe, Decathlon CMA CGM, peuvent-ils jouer un rôle sur la décision de Paul Seixas de participer au Tour? L'évènement est une superbe vitrine pour les marques.
Cela pourrait avoir son importance, car un Tour avec Paul ou sans lui, pour un sponsor, ce n'est pas pareil. Mais de manière générale, je pense que tout le monde serait content de voir ce coureur au départ.
Seixas a un contrat jusqu'en 2027 avec son équipe. Decathlon CMA CGM pourrait-elle être tentée de le mettre rapidement sur la Grande Boucle afin d'obtenir elle aussi de la visibilité, ne sachant pas si sa pépite prolongera son contrat?
C'est possible. L'équipe dit toutefois envisager de faire gagner son coureur entre 2028 et 2030 mais pour que cela arrive, il faut que Paul soit encore avec elle dans deux ou quatre ans!
Devrait-il prolonger après 2027 ou tenter au contraire l'aventure dans une formation étrangère, comme Christophe Laporte lors de son départ chez Jumbo-Visma en 2022, afin d'acquérir une nouvelle expérience et de découvrir une autre mentalité?
C’est une bonne question. Decathlon a bien structuré son équipe, qui devient de plus en plus internationale, avec un nombre croissant de coureurs étrangers. Il faudra observer comment le groupe parvient à s’organiser pour soutenir Seixas dans sa quête du titre sur le Tour.
Pourquoi?
Parce que contrairement aux équipes étrangères, qui ne sont pas obnubilées par le Tour toute l'année, les Français des équipes françaises entendent parler de la course dès leur premier stage au mois de novembre! Ensuite, à mesure que l'on se rapproche de juillet, des rivalités naissent à l'interne, certains coureurs essayant de se faire remarquer pour faire partie des 8 sélectionnés. Ces situations sont moins fréquentes à l'étranger.
Quand on observe les attentes placées en Paul Seixas, on ne peut s'empêcher de faire un parallèle avec le tennis. La France a mis beaucoup de pression sur la génération des Tsonga, Gasquet, Simon et Monfils, en espérant y trouver le successeur de Yannick Noah. Or aucun d'eux n'a remporté de Grand Chelem. Le risque existe-t-il que la situation se répète avec Paul Seixas?
Je comprends le raisonnement, mais pour Paul, il est déjà trop tard sur ce plan. Avec tout ce qu'il a montré en tant qu'amateur puis lors de ses débuts chez les professionnels, la pression du successeur de Bernard Hinault est déjà présente, elle est bien installée. Même Marc Madiot, qui évolue dans le milieu du vélo depuis 50 ans et qui n'a pas l'habitude de s'emballer, a déclaré que Paul était l'élu. Donc, si cette pression venait à l'écraser, cela signifierait peut-être que Paul n'était pas le bon choix, car le prochain vainqueur français du Tour de France devra nécessairement vivre avec cette pression. C'est d'ailleurs Thomas Voeckler qui a dit l'an dernier que si Paul n'était pas capable de gérer cette pression, ce n'était pas «le bon».
On s'est amusé à comparer la précocité de Paul Seixas avec Remco Evenepoel. Or on a constaté qu'à 19 ans, le Belge était notamment devenu champion d'Europe du contre la montre, vainqueur du Tour de Belgique et lauréat de la Clasica San Sebastian avec 38 secondes d'avance sur ses poursuivants. Or malgré tout son talent et sa précocité, Evenepoel n'a jamais remporté le Tour de France.
Oui, car Remco Evenepoel a traversé ce que l'on ne souhaite à personne: des chutes et des blessures qui ont ralenti sa progression, notamment en 2020 lors du Tour de Lombardie et en 2024 à l’entraînement. Cela nous rappelle qu'il est impossible de prédire l'avenir d'un coureur cycliste, aussi talentueux soit-il. Pour l'instant, on ne connaît pas encore les limites de Paul Seixas et on ne lui trouve pas de lacunes non plus. Tous les voyants sont au vert pour qu'il puisse un jour remporter le Tour, mais cela reste une hypothèse.
Tout le monde se réjouit du duel entre Tadej Pogacar et Paul Seixas ce samedi sur les Strade Bianche. Mais le Français y participe pour la première fois. Peut-il être performant tout de suite? Il y a des analyses vidéos qui sont faites, des logiciels d'entraînement performants, mais ça ne remplace pas l'expérience du terrain.
Oui on peut être performant justement parce qu'aujourd'hui les équipes sont dotées de toutes les images permettant d'analyser les courses en amont. Plusieurs coureurs ont d'ailleurs brillé sur une classique lors de leur première fois, comme Remco Evenepoel sur Liège-Bastogne-Liège par exemple. Cela dit, c'est toujours plus facile quand on connait la course.
Qu'est-ce que cela change concrètement?
Sur les images, on ne se rend pas vraiment compte de la façon dont les choses se passent à l'intérieur du peloton. On voit que la course s'accélère, qu'il y a des batailles avant d'entrer dans les différents secteurs, mais à certaines entrées de secteurs, tu n'es pas obligé d'être devant, alors que d'autres exigent impérativement d'être dans les 15 premiers. Cette maîtrise du placement, tu ne peux l'acquérir que lors de ta première participation.
Quelle est la grande course que Paul Seixas pourrait remporter en premier, celle qui conviendrait le mieux à ses qualités?
Sur le papier, j'en vois trois: les Strade Bianche, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie. Je dis sur le papier car ensuite, il faut tenir compte de l'adversité, des Pogacar et Evenepoel pour ne citer qu'eux.
Dites-nous enfin: il paraît que vous entraînez le beau-frère de Paul Seixas. C'est vrai?
Oui et d'ailleurs, les parents de sa copine faisaient partie de mon fan-club lorsque j'étais coureur! Je connais donc très bien sa belle-famille. Cela m'a permis de suivre la progression de Paul depuis ses débuts et d'en apprendre un peu plus sur sa personnalité. Or il est dans les médias comme dans la vie: c'est quelqu'un de très posé, qui sait exactement où il veut aller. Il a la tête sur les épaules et pour le moment, la pression glisse sur lui.
Le champion ultime, finalement, ce serait un coureur avec l'expérience et le physique d'un athlète de 25 ans mais l'insouciance de la jeunesse.
Exact! Le problème du vélo, c’est que c’est un jeu jusqu’à ce que tu deviennes professionnel. A ce moment-là, ça devient ton métier. Et plus tôt tu te rends compte que c’est devenu ton métier, plus vite ça devient difficile. Paul doit préserver son insouciance le plus longtemps possible. L’an passé, Pogacar était triste lors du Tour de France. Je me disais que lorsqu’on gagne énormément d’argent, qu’on remporte toutes les courses et qu’on est quand même un peu écoeuré du vélo, c’est inquiétant. Imaginez ceux qui ont du mal à tenir dans les délais avec un salaire modeste. Ça fait peur, ça montre bien la pression constante auxquelles sont soumis les coureurs du peloton professionnel.
