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Giorgio Chiellini avec Jordi Alba lors de l'Euro 2020

Le capitaine de l'Italie Giorgio Chiellini (à gauche) a surpris tout le monde, mardi soir, avec son attitude totalement atypique envers son homologue espagnol Jordi Alba. Image: Capture d'écran Twitter

Euro 2021

«Face à Jordi Alba, Chiellini a été très intelligent»

Pas de doute: pour le psychologue du sport Denis Hauw, l'attitude lunaire de Giorgio Chiellini, avant les tirs au but contre l'Espagne, est calculée. Et elle est diablement efficace.



La scène a fait sensation, et il y a de quoi. Mardi soir, le capitaine de l'Italie Giorgio Chiellini a eu une attitude complètement folle avant la séance de tirs au but contre l'Espagne, en demi-finale de l'Euro. On le voit hilare, exubérant, poussant son homologue espagnol Jordi Alba et allant même jusqu'à lui pincer la joue et le soulever. Une attitude qui contraste totalement avec celle du capitaine ibérique, nettement plus conventionnelle dans pareille situation, si solennelle et stressante.

Le vieux briscard transalpin (36 ans) donne l'impression de corriger – avec amour – son petit frère filou après une faute. La situation sur la pelouse de Wembley n'était pas si éloignée: Jordi Alba a tenté de faire rejouer le tirage au sort, déterminant la cage où se déroulerait la séance. A tort, puisque le sort l'avait bel et bien désigné perdant. D'où les brimades de Chiellini.

L'attitude lunaire de Chiellini lors du tirage au sort avant les tirs au but

Pour le psychologue du sport de l'Université de Lausanne Denis Hauw, le comportement de l'Italien est réfléchi et très utile à son équipe.

Comment analysez-vous le comportement de Chiellini en voyant cette scène?
DENIS HAUW:
Chiellini a un style de personnalité qu’on peut qualifier d’expressif-théâtral, un caractère extraverti. Il sous-tend une capacité à interagir facilement avec les autres et une énergie pour atteindre ses buts. Chez Chiellini, ce trait est très marqué, même à l'extrême. On touche presque au pathologique, à la personnalité histrionique, qu’on appelait à l'époque hystérique. Souvent, derrière cette attitude, il y a une volonté excessive d'être repéré et apprécié par les autres. La première chose qui m'est venue à l'esprit, c'est que Chiellini avait forcé sur les stimulants. Attention, je ne parle pas de dopage, il s'agit de produits légaux. Mais ils mettent les gens sur une autre planète. En temps normal, ce comportement est dysfonctionnel, envahissant et embarrassant pour l’autre. Sauf que là, il est plutôt fonctionnel.

C’est-à-dire?
Chiellini instrumentalise ce comportement. On ne peut pas dire s’il l'a travaillé ou si ce joueur est déjà très extraverti de base. Dans ce contexte-là, cette attitude peut être très productive. Parce qu’elle apparaît en opposition totale avec le comportement de l’autre capitaine, Jordi Alba: un comportement rationnel d’analyse froide. Chiellini est dans un état d’esprit où il se dit: «Je la sens bien, ça va bien se passer, je domine la situation.» Ce comportement est positif pour ses coéquipiers s’ils sont, eux, dans un modèle plutôt rationnel. Il a un effet motivationnel. Il libère aussi de la tension que les Italiens peuvent ressentir avant d'exécuter leurs tirs au but. Par contre, si Chiellini doit tirer lui-même un pénalty, son attitude est contre-productive: en se déconcentrant pareillement, il n'est pas en bonne condition mentale pour tirer juste après.

Le comportement de Chiellini a aussi un impact psychologique sur ses adversaires.
Le capitaine Alba est, lui, très concentré. Il valorise un comportement consciencieux, avec de la rigueur, de la détermination et un contrôle de soi. Mais en agissant ainsi, il met la pression sur ses coéquipiers qui vont tirer. Le contraste total entre cette attitude et celle de Chiellini augmente l’intensité de la concentration des Espagnols et la pression sur eux. Du coup, Alba se fait balader par Chiellini. Et Chiellini n’est pas n’importe qui: il a un master universitaire en économie et management. Dans ce domaine, on apprend beaucoup de choses sur la psychologie, sur la façon d’être avec les autres, de gérer des personnes. Donc je pense que son comportement n’est pas le fait du hasard. Il cumule un caractère extraverti avec ses connaissances. Comme il est intelligent, je pense qu’il a mis ses compétences au service de sa mission de capitaine.

Chiellini a obtenu un Master en gestion d'entreprise à l'Université de Turin, en 2017

Avec une attitude si décontractée, il met aussi indirectement la pression sur ses adversaires, en montrant que ses coéquipiers et lui n'ont pas peur de cette séance de tirs au but.
Peut-être, mais je miserais plutôt sur sa volonté de créer un effet de surprise. Sur le moment, ses adversaires ont dû se dire: «Mais qu’est-ce que c’est que ce gars, qu’est-ce qu’il fait?» Il les a plus déconcertés qu'impressionnés. Ils ont sans doute perdu leur concentration. Dans une situation si stressante, on se pose déjà beaucoup de questions: quand vais-je tirer, où vais-je placer le ballon, etc. Et Chiellini vient rajouter une couche.

Mais il y avait donc aussi le risque de faire sortir ses coéquipiers de leur match?
Oui, sauf qu'eux, contrairement aux Espagnols, ils connaissent leur capitaine. Il a potentiellement le même comportement dans les vestiaires avec eux. Du coup, ils ne sont pas dans la même situation. L’effet de surprise est nettement moins fort pour eux, et surtout les footballeurs italiens peuvent comprendre rapidement la signification de l'attitude de leur capitaine.

Italy's Giorgio Chiellini, left, celebrates after scoring a goal, which was later disallowed, during the Euro 2020 soccer championship group A match between Italy and Switzerland at Olympic stadium in Rome, Wednesday, June 16, 2021. (Andreas Solaro/Pool Photo via AP)

En plus d'être un très bon défenseur, Giorgio Chiellini est un véritable leader. Image: keystone

Est-ce qu’il y a aussi un sentiment d’humiliation possible pour les joueurs espagnols, qui voient leur capitaine se faire traiter pareillement, tel un enfant pris en faute?
De toute façon, il y a une volonté de prendre l’ascendant sur l’autre de la part de Chiellini. Est-ce qu’il l’humilie? Peut-être. J'ai trouvé qu’il y a eu une modification du comportement d’Alba au cours de la séquence. La première tentative de déstabilisation vient de lui, en essayant de faire croire qu'il a gagné le tirage. Puis face à l'attitude atypique de Chiellini, il a l’air surpris, complètement abasourdi et défait. A la fin, il joue un peu le jeu de Chiellini: il accepte presque de se faire prendre dans les bras, il lui tape aussi un peu dessus et il s’en va. Du coup, j’ai trouvé que l’intensité de l’impact du comportement de Chiellini avait baissé. Tout en restant sur sa ligne, Alba a trouvé les solutions pour réagir efficacement. Après, est-ce que le mal était déjà fait? Je ne sais pas. On peut aussi se poser des questions quant au véritable impact psychologique sur la séance de tirs au but, parce que les joueurs ont le temps de se re-concentrer. Mais cette tentative de manipulation de Chiellini est originale.

Quel jugement portez-vous sur l’attitude de Chiellini? De la sympathie d'avoir rendu au football sa véritable âme festive ou de la désolation devant une tentative de manipulation?
L’instrumentalisation des règles fait partie de la performance. Trois arbitres et deux capitaines, c’est une interaction particulière. C’est un espace de manipulation possible pour chacun, non réglementé. La question est de savoir jusqu’où on peut aller. Mais dans le cas de Chiellini, je ne vois pas ce qu’on pourrait lui reprocher. Pour moi, il n’y a rien de répréhensible. Il n'a pas agressé son adversaire. Il a fait tout ça avec une certaine intelligence. Je ne pense pas que ce soit inconscient. (rires) Il est trop intelligent pour faire ça n’importe comment.

Giorgio Chiellini et Jordi Alba lors de l'Euro 2020.

Jordi Alba n'a pas vraiment goûté aux taquineries de Giorgio Chiellini. Image: keystone

Que dire de l’attitude des arbitres?
L’arbitre assistant à droite rigole beaucoup au début. Après, il se calme et arrête. Pour moi, il s'agit d'une faute professionnelle, parce qu’il joue le jeu de Chiellini. En riant pareillement, il joue le rôle de complice. Il participe à la manipulation d’un joueur sur l’autre. Et ça, ce n’est pas possible. Il n'aurait pas dû rentrer dans ce type d'interaction proposé par Chiellini. Le rôle d'un arbitre, c'est uniquement de permettre le bon déroulement du jeu et du protocole. Au contraire, l’arbitre central (Felix Brych), lui, ne bronche pas et reste neutre.

Avec un tel dilettantisme, Chiellini n'a-t-il pas pris un risque inconsidéré d'être mal vu en Italie, si son équipe avait perdu?
Je ne pense pas. Il joue son rôle de capitaine, celui d'emmener ses coéquipiers à réaliser des trucs impossible à faire et de déstabiliser ses adversaires. En spécialiste de management, il a décidé de jouer cette carte à fond. Son calcul risques-bénéfices est largement en faveur du bénéfice. En plus, ses coéquipiers avaient le temps de se re-concentrer entre cette scène et leurs tirs au but, donc on n'aurait pas fait le reproche à Chiellini de les avoir perturbés. Les Italiens étaient préparés à ça. C’est définitivement un bon investissement fait par Chiellini.

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