Les JO d'hiver n'ont jamais été autant politiques, et ce n'est pas un souci
En principe, les Jeux olympiques devraient être apolitiques. Le baron Pierre de Coubertin, inventeur des Jeux modernes, était un romantique. Il a souligné à plusieurs reprises la pureté politique de «ses Jeux». Il déclarait notamment:
C’était joliment formulé, mais dans le monde réel, sport olympique et politique sont aussi indissociables que la religion et l’Etat. En raison de leur rayonnement mondial plus limité, les Jeux d’hiver sont cependant longtemps restés moins politisés que ceux d’été.
Mais un cas a fait couler beaucoup d'encre cette semaine à Milan-Cortina: celui de l'athlète ukrainien Vladislav Heraskevych. Il a été disqualifié ce jeudi des épreuves de skeleton, après avoir refusé d'enlever un casque très symbolique. Celui-ci affiche des représentations de sportifs ukrainiens morts au combat contre les Russes. Le CIO – dont la charte interdit de faire de la «propagande politique» – a proposé à Heraskevych, comme compromis, de porter un brassard noir. L'athlète n'a pas accepté et a donc été exclu en vertu de cette charte olympique.
Instrumentalisés dès le début
Les Jeux d’hiver ont perdu leur innocence politique dès leur naissance. Dès la première édition en 1924, le Comité international olympique (CIO), sous forte influence française et dans le contexte de l’après-Première Guerre mondiale, considérait l’Allemagne et ses anciens alliés (Autriche, Hongrie, Bulgarie, Turquie) comme des «Etats ennemis». Ils n'ont donc pas été invités, ce qui allait pourtant à l’encontre de l’esprit d’une fête sportive censée rapprocher les peuples.
L’Allemagne et le Japon n'ont pas non plus été autorisés à participer en 1948 à Saint-Moritz. Les deux pays se trouvaient alors, juste après la Seconde Guerre mondiale, en pleine réorganisation politique et sous occupation alliée. L’Autriche, en revanche, était considérée comme victime de l’annexion par le Reich allemand (1938) et fut admise.
Depuis lors, à l’exception de sanctions partielles contre la Russie en 2018 et 2022 suite à des affaires de dopage, les Jeux d’hiver sont restés largement à l’écart des conflits politiques. Cela a fondamentalement changé en 2026 à Milan et Cortina. Jamais autant de politique n’avait imprégné les Jeux d’hiver.
La Russie et le Belarus absents
La Russie et la Biélorussie sont actuellement exclues en raison de la guerre en Ukraine, même si quelques athlètes ont été admis avec des conditions très particulières.
Cette situation est d’autant plus marquante que la Russie, descendante sportive de l’Union soviétique, est un titan des sports d’hiver. Depuis sa première participation en 1956 à Cortina, elle a dominé à neuf reprises le tableau des médailles (1956, 1960, 1964, 1972, 1976, 1984, 1988, 1994 et 2014).
S’ajoute à cela le fait que la Russie (ou l’Union soviétique) a remporté le tournoi olympique de hockey sur glace dès sa première participation en 1956, puis six autres fois. Le hockey sur glace est le cœur des Jeux. On y joue du premier au dernier jour. L’exclusion d’un septuple vainqueur est sportivement encore plus significative qu’une Coupe du monde de football sans l’Allemagne ou le Brésil.
Les athlètes se politisent aussi
Les Jeux offrent également à Milan et Cortina une scène pour des prises de position politiques individuelles. Comme celle de l'Ukrainien Vladislav Heraskevych, par exemple. Les réseaux sociaux permettent à chacun de s’adresser directement à l’opinion publique mondiale, et les messages venus du «royaume féerique moderne d’Olympie» bénéficient d’une attention accrue.
Le freestyler américain Hunter Hess a ainsi récemment critiqué la politique actuelle dans son pays, provoquant une réaction immédiate de Donald Trump.
Des gestes politiques individuels avaient déjà été observés en 2014 à Sotchi: les biathlètes ukrainiens portaient des brassards bleus en signe de solidarité avec les manifestations du Maïdan. Lors des mêmes Jeux, l’Américain Gus Kenworthy (argent en slopestyle) arborait des accessoires arc-en-ciel pour protester contre la législation russe à l'encontre des homosexuels.
Une pureté envolée
Les Jeux d’hiver cultivent, plus encore que les Jeux d’été, le mythe de la pureté et du conte sportif. Neige blanche, montagnes, air clair, soleil, nature intacte – et parfois vent, nuages et mauvais temps. L’innocence politique a définitivement disparu. La séparation du sport et de la politique serait certes magnifique, mais elle est aujourd’hui totalement impossible.
Un événement bénéficiant d’une attention mondiale ne peut pas se détacher de la réalité sociale et politique ni l’ignorer. Une manifestation sportive coûtant plus de deux milliards de francs, financée en partie par l’Etat et fondée sur le principe «socialiser les coûts, privatiser les profits», possède nécessairement une importance économique, sociétale et politique considérable.
Et pourtant, une part de romantisme et de magie subsiste: pendant un peu plus de deux semaines, les récits de triomphes et de drames sportifs relèguent largement crises, guerres et catastrophes au second plan dans les médias. Les Jeux d’hiver restent, malgré tout, une fabrique de rêves. Ils ont perdu leur innocence politique, et alors?
(traduction et adaptation: btr)
